- L’annonce par le président américain Donald Trump de nouveaux droits de douane, liée à ses déclarations concernant le Groenland, a conduit l’Union européenne à envisager de fortes contre-mesures.
- Les marchés ont réagi négativement. Dans notre scénario de base, nous anticipons des réactions de marchés de courte durée, et pensons que les tensions autour du Groenland pourront être résolues.
- Cependant, si ces tensions devaient persister, cela constituerait un risque baissier pour notre scénario de référence. Comme exposé dans nos Perspectives annuelles, nous estimons que 2026 sera marquée par des « opportunités et des risques », qui entraîneront à la fois une volatilité accrue des marchés et des opportunités. Les développements récents confirment cette vision.
Que s’est-il passé ?
Samedi, le président américain Donald Trump a annoncé sur les réseaux sociaux que les États-Unis mettraient en place un droit de douane de 10% sur huit pays européens (Allemagne, France, Royaume-Uni, Pays-Bas, Norvège, Suède, Finlande et Danemark) à compter du 1er février, dans un contexte d’opposition aux intentions américaines concernant le Groenland. Ce droit de douane doit être porté à 25% au 1er juin et restera en vigueur « jusqu’à ce qu’un accord soit conclu pour l’achat complet et total du Groenland ».
À la suite de cette annonce, des diplomates de l’Union européenne (UE) se sont réunis dimanche afin d’évaluer la réactivation d’un paquet de droits de douane de 93 milliards d’euros visant des produits américains. Ce paquet avait été établi l’an dernier en réponse aux droits de douane réciproques américains, mais avait été suspendu après l’accord commercial UE - États-Unis conclu en Écosse en juillet dernier. Par ailleurs, plusieurs groupes au sein du Parlement européen ont annoncé leur intention de reporter le vote prévu portant sur l’approbation de droits de douane européens de 0% sur certains produits industriels américains, qui faisaient partie de l’accord commercial UE - États-Unis de l’an dernier.
L’instrument anti-coercition de l’UE : un levier de riposte majeur
Au cours du week-end, le président français Emmanuel Macron a exhorté ses homologues de l’UE27 à déployer l’instrument anti-coercition (IAC) de l’UE en réponse aux nouveaux droits de douane américains.
L’IAC, entré en vigueur fin 2023, constitue l’outil le plus complet de l’UE pour dissuader et contrer la coercition économique exercée par des pays tiers. En raison de l’ampleur et de la portée politique des contre-mesures qu’il autorise, il est largement décrit comme le nouveau « bazooka commercial » de l’UE.
L’IAC permet des mesures relatives au(x) :
- Commerce : droits de douane supplémentaires, restrictions à l’importation ou à l’exportation, limites quantitatives, et restrictions sur les biens et services (y compris les services numériques et les droits de propriété intellectuelle).
- Investissements : restrictions sur les investissements directs étrangers dans l’UE et renforcement des régimes de contrôle, d’approbation ou de licence.
- Secteur financier : limitations dans les services bancaires et d’assurance, et accès aux marchés de capitaux de l’UE.
- Marchés publics et accès au marché : suspension ou limitation de l’accès aux appels d’offres publics de l’UE et retrait de licences ou d’autorisations pour les entreprises provenant du pays exerçant la coercition.
Le seuil d’activation de l’IAC est élevé. Sa mise en œuvre prendrait probablement plusieurs mois, les procédures formelles et juridiques devant être respectées, y compris une nouvelle série de négociations entre l’UE et les États-Unis, ainsi que l’obtention d’une majorité qualifiée au Conseil européen pour appliquer toute mesure relevant de l’IAC.
Options stratégiques de l’UE au-delà du commerce
Outre les mesures liées au commerce, à moyen terme l’UE pourrait répondre aux actions américaines en utilisant des leviers stratégiques, tels que :
- Renforcer les capacités de défense : afin d’accroître son poids géopolitique et de réduire sa dépendance vis-à-vis des États-Unis, l’UE pourrait renforcer davantage ses capacités militaires. Des dépenses supplémentaires pourraient être financées par des euro-obligations, dans un contexte de finances publiques sous tension dans de nombreux pays de l’UE.
- Renforcer le marché unique de l’UE : l’UE ne fonctionne toujours pas comme un véritable marché unique, avec des barrières commerciales significatives au sein du bloc. Selon des estimations du Fonds monétaire international (FMI), ces barrières équivalent à un droit de douane moyen d’environ 44% sur les biens échangés et de 110% sur les services.
- Accroître l’intégration de l’UE : au-delà d’un marché unique plus profond, l’UE pourrait harmoniser davantage ses politiques, par exemple via une meilleure intégration des marchés de capitaux et la création d’un marché véritablement sans frontières pour la recherche, la technologie et les services numériques.
D’un point de vue monétaire, la BCE dispose des outils nécessaires pour garantir la transmission de sa politique et atténuer toute conséquence négative potentielle liée à une détérioration des conditions financières.
Opposition politique aux États-Unis et réaction des marchés
Aux États-Unis, les projets de l’administration visant à imposer des droits de douane en lien avec le Groenland rencontrent une opposition au Congrès, tant du côté démocrate que républicain. Les démocrates proposent une législation pour bloquer cette initiative, et des membres du Congrès des deux partis avertissent que cibler des alliés affaiblirait l’OTAN et bénéficierait à la Russie et à la Chine. Des responsables politiques de l’ensemble du spectre politique craignent également que les droits de douane n’entraînent des hausses de prix. Le soutien de l’opinion publique est tout aussi faible : selon un sondage Reuters/Ipsos, seuls 4% des Américains sont favorables à une action militaire au Groenland (dont seulement 8% des électeurs républicains), tandis que 17% soutiennent l’achat du Groenland. Par ailleurs, les deux tiers s’opposent à une confrontation avec les alliés de l’OTAN.
Les marchés ont entamé la semaine sur une note prudente. Les indices boursiers ont enregistré des baisses généralisées en Asie et en Europe, tandis que les contrats à terme américains ont également reculé, les marchés boursiers américains étant fermés pour le Martin Luther King, Jr. Day. Parallèlement, les valeurs refuges telles que l’or et l’argent ont progressé. Sur le marché des changes, l’euro s’est apprécié face au dollar américain malgré une légère baisse des rendements des Bunds.
Qu’est-ce que cela signifie pour les investisseurs ?
L’annonce de nouveaux droits de douane fait entrer la situation autour du Groenland dans la sphère économique, en plus des sphères militaire et diplomatique. À court terme, le canal le plus probable par lequel les tensions autour du Groenland pourraient affecter les économies américaines et de la zone euro est un durcissement potentiel des conditions financières. En effet, l’élargissement des primes de risque et des spreads obligataires tend à réduire la disponibilité du crédit. Toutefois, pour que les conditions financières se durcissent de manière significative en raison du Groenland, un facteur amplificateur serait probablement nécessaire, tel qu’un choc énergétique, un choc sur la stabilité du système financier ou une perturbation majeure des chaînes d’approvisionnement. Dans le cas contraire, l’impact sur les conditions financières devrait rester limité.
Impact économique des droits de douane : Europe vs États-Unis
D’un point de vue économique, les droits de douane réduisent le bien-être des deux côtés de l’Atlantique. S’ils sont susceptibles d’affecter l’Europe de manière structurelle et concentrée sur certains secteurs, les coûts aux États-Unis sont plus largement répartis entre les consommateurs, bien que les droits de douane à l’importation soient formellement acquittés par les importateurs américains. Des études empiriques - notamment celles de Mary Amiti, Stephen J. Redding et David E. Weinstein - montrent que les droits de douane sont en grande partie répercutés sous la forme de prix d’importation et de prix à la consommation plus élevés. Cela affecte principalement les consommateurs américains et a des effets inflationnistes.
En outre, ces mesures ont un impact négatif sur l’économie européenne. Des prix plus élevés réduisent la demande américaine pour les biens européens, entraînant une perte de ventes et de parts de marché. À cela s’ajoutent la retenue en matière d’investissement et les réorganisations des chaînes d’approvisionnement résultant de l’incertitude entourant la politique commerciale.
Incertitude juridique autour des droits de douane américains
Un autre facteur accroissant l’incertitude pour les investisseurs est la décision à venir de la Cour suprême des États-Unis sur la légalité des droits de douane au titre de l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA). Cette législation constitue la base d’environ la moitié des droits de douane à l’importation imposés par le président Trump. La Cour pourrait se prononcer dès demain. Si la Cour suprême déclare illégale l’imposition de droits de douane fondés sur l’IEEPA, il n’est pas clair sur quelle base juridique Donald Trump s’appuiera pour d’éventuels droits de douane liés au Groenland. L’article 122 du Trade Act de 1974 permet d’imposer des droits de douane pouvant atteindre 15% pour une durée maximale de 150 jours avec un effet quasiment immédiat. D’autres options sont prévues par les articles 232 (droits de douane sectoriels pour des raisons de sécurité nationale) et 301 (en cas de « pratiques commerciales déloyales »).
D’un point de vue de marché, les réactions d’aujourd’hui reflètent principalement l’augmentation des incertitudes entourant la géopolitique et la politique commerciale. Après un début d’année positif, marqué par des records atteints par de nombreux indices boursiers, les acteurs de marché pourraient désormais prendre leurs bénéfices dans un contexte plus prudent. Divers indicateurs ont récemment montré un optimisme généralisé parmi les investisseurs professionnels. Cette attitude unilatérale pourrait accentuer le repli. À cet égard, certaines fluctuations des marchés de capitaux sont probables dans les prochains jours. Dans ce contexte, il est utile de garder à l’esprit l’environnement fondamental. Si de nouveaux droits de douane sont introduits, toutes choses égales par ailleurs, leurs effets directs devraient être gérables.
Exposition sectorielle et impact sur les bénéfices
À ce stade, nous ne prévoyons pas que les entreprises européennes soient fortement affectées par des droits de douane sur les importations américaines. Les estimations suggèrent que celles-ci ne représentent que 2 à 3% du chiffre d’affaires. Toutefois, les effets spécifiques varieront fortement d’une entreprise à l’autre. De nombreuses entreprises européennes disposent soit de sites de production aux États-Unis, soit d’un pouvoir de fixation des prix suffisant pour répercuter le coût des droits de douane sur leurs clients, ce qui leur permet de préserver leurs marges.
L’analyse des expositions de chiffre d’affaires montre que les secteurs des technologies médicales, du luxe et de l’automobile seraient les plus touchés. Plus de 10% de leurs ventes seraient affectées par les droits de douane. Ils sous-performent donc également aujourd’hui. Globalement, toutefois, les vents contraires directs semblent gérables. Une hausse des droits de douane de 10% ne réduirait la croissance des bénéfices du MSCI Europe que d’environ un point de pourcentage. Les analystes anticipent actuellement une croissance des bénéfices de 11% pour 2026.
Pour les entreprises américaines, l’impact devrait être plus faible. Dans ce contexte, la saison de publication des résultats du quatrième trimestre 2025 apportera des indications précieuses. Nous anticipons une nouvelle fois des bénéfices supérieurs aux prévisions.
Conclusion
Dans notre scénario central, qui suppose que les tensions autour du Groenland puissent être résolues, nous anticipons des réactions de marché plutôt de courte durée, les chocs politiques ayant rarement un impact durable sur les marchés financiers, en particulier lorsque les conséquences économiques réelles sont limitées. Ces dernières années, les marchés d’actions ont fait preuve d’une remarquable rationalité et ont été fortement guidés par l’environnement fondamental. Les perspectives restent solides dans notre scénario central : la croissance économique devrait rester robuste, l’inflation devrait reculer et le cadre de politique monétaire s’améliore dans de nombreux pays.
Néanmoins, si les tensions autour du Groenland ne pouvaient être résolues, cela constituerait un risque baissier pour notre scénario de référence. Comme exposé dans nos Perspectives annuelles, nous estimons que 2026 sera marquée par des « opportunités et risques », qui entraîneront à la fois une volatilité accrue des marchés et des opportunités. Les développements récents confirment cette vision. La situation doit être suivie avec attention et gérée activement.
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