Article publié dans Trends, le 08 janvier 2026 par Jef Poortmans.
Pour savoir ce que l’avenir réserve aux marchés financiers, il faut comprendre ce qui s’est passé dans le passé. Jim Reid en a fait sa marque de fabrique. Il anticipe pour les prochaines années une inflation plus élevée et un regain de productivité porté par l’intelligence artificielle (IA), mais s’inquiète également de l’endettement public. « À un moment donné, il y aura une crise qui conduira à une restructuration de ces dettes publiques. »
Des données démographiques et des dettes publiques aux prix des matières premières et aux valorisations boursières : Jim Reid, économiste historien et responsable de la recherche macroéconomique chez Deutsche Bank, assemble avec le plus grand soin le puzzle du passé afin d’estimer comment les pièces pourraient s’agencer au cours des prochaines décennies. Son regard historique fondé sur les données montre que les choses ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être, qu’il existe des exceptions aux règles et qu’avoir raison trop tôt peut coûter de l’argent aux investisseurs.
Si le passé est le prélude de l’avenir, à quoi pouvons-nous nous attendre dans les prochaines années ?
Jim Reid : « Au cours des cinquante dernières années, l’inflation a été le thème macroéconomique le plus déterminant, même si cela ne saute peut-être pas aux yeux lorsque l’on se concentre uniquement sur les quinze dernières années. La raison en est que, depuis cinq décennies, notre monnaie fiduciaire n’est plus adossée à aucun actif physique et que les gouvernements ont pu créer de la monnaie à leur guise. Il s’agit de la plus longue période de l’histoire durant laquelle un tel système de monnaie fiduciaire est en vigueur. Jusqu’en 1971, lorsque le président américain Richard Nixon a mis fin à l’étalon-or pour le dollar, la valeur de la monnaie reposait sur l’or ou d’autres métaux précieux. »
Pensez-vous que l’inflation continuera d’augmenter au cours des prochaines décennies ?
Jim Reid : « Il est difficile de soutenir l’hypothèse inverse. Dans la plupart des démocraties, les citoyens souhaitent que l’État continue à dépenser de l’argent pour eux. Dans le même temps, la structure démographique évolue. Il y a de moins en moins de personnes en âge de travailler, ce qui empêche de générer suffisamment de recettes fiscales pour compenser ces dépenses publiques. Cette dynamique a provoqué des déficits budgétaires structurels au cours des cinquante dernières années. Combinée à un système de monnaie fiduciaire, elle conduira très probablement à une inflation plus élevée dans les décennies à venir. »
Quel impact cette hausse des dettes publiques peut-elle avoir ?
Jim Reid : « La trajectoire actuelle est en tout cas insoutenable. Les citoyens n’acceptent pas que les gouvernements réduisent leurs dépenses, mais ne veulent pas non plus que l’inflation renchérisse le coût de la vie. Nous sommes donc dans une situation de catch-22. À un moment donné, une crise surviendra et conduira à une restructuration de ces dettes publiques. »
Les investisseurs sous-estiment-ils l’impact de l’évolution démographique ?
Jim Reid : « Nous nous trouvons à un point de bascule fascinant. Par le passé, très peu de pays ont vu leur population active diminuer. Au cours du prochain quart de siècle, la moitié de la population mondiale verra son effectif de travailleurs se réduire. C’est un phénomène totalement inédit. »
Quel en sera l’impact économique ?
Jim Reid : « D’un point de vue historique, il existe une forte corrélation positive entre la population en âge de travailler et la croissance économique, en particulier dans les économies développées. De ce point de vue, les perspectives ne sont pas bonnes. Il faudra vraiment que quelque chose change. »
Que voulez-vous dire par là ?
Jim Reid : « Nous avons besoin d’un miracle, soit sous la forme d’un bond de productivité porté par l’IA, soit sous la forme d’un grand changement politique permettant à chacun de rester plus longtemps sur le marché du travail. Lorsque l’âge de la retraite a été fixé à 65 ans, l’espérance de vie moyenne était de 68 ans. Aujourd’hui, nous vivons en moyenne jusqu’à 80 ans et consacrons des dépenses considérables aux soins de santé. À un moment donné dans les prochaines décennies, cela deviendra insoutenable, sauf en cas de miracle de productivité. »
Existe-t-il également un lien entre démographie et rendements boursiers ?
Jim Reid : « Oui, mais il est moins marqué qu’avec la croissance économique, car les marchés boursiers diffèrent fortement d’un pays et d’une région à l’autre. Mais de manière générale, une pyramide des âges saine se traduit par des rendements boursiers solides. »
La situation est-elle alors plus favorable pour les pays émergents ?
Jim Reid : « Sur le plan démographique, ils sont effectivement mieux positionnés, mais les marchés émergents sont si diversifiés qu’il est plus difficile d’en tirer des conclusions tranchées. Globalement, ils présentent néanmoins un potentiel de croissance plus élevé, de meilleures perspectives démographiques et un niveau d’endettement plus faible. »
Quel sera l’impact d’une inflation plus élevée sur les marchés financiers ?
Jim Reid : « Les actions n’aiment pas une poussée inflationniste soudaine, car elle affecte leurs valorisations, mais sur le long terme, les actions constituent la meilleure protection contre l’inflation. Si l’inflation se situe entre 3 et 5% au cours des prochaines décennies, je conserverais une part significative d’actions, car le chiffre d’affaires et les bénéfices des entreprises évoluent généralement en ligne avec l’inflation. Les obligations, en revanche, sont moins attractives aux niveaux de rendement actuels. Les obligations européennes affichent actuellement un rendement d’environ 3%. À partir de ce niveau, il faut s’attendre à un rendement réel faible, voire négatif. »
Les matières premières sont-elles la meilleure protection contre l’inflation ?
Jim Reid : « Sur le très long terme, elles ne font guère plus que suivre l’inflation. En termes réels, corrigés de l’inflation, le prix du pétrole se situe aujourd’hui au même niveau qu’il y a un siècle et demi. Le cuivre et le blé sont même à des niveaux inférieurs à ceux d’il y a 150 ans. Lorsque les matières premières deviennent trop chères, elles sont simplement moins utilisées. »
L’affirmation selon laquelle l’or constitue, au fil du temps, la protection ultime contre l’inflation reste-t-elle valable ?
Jim Reid : « J’ai été un défenseur de l’or tout au long de ma carrière, car la monnaie fiduciaire se déprécie selon moi. Au cours du siècle et demi précédant 1971, la valeur de l’or a baissé, car l’étalon-or (Gold standard) du dollar en fixait le prix. Depuis 1971, l’or a enregistré un rendement réel de 4,75% par an. Ce n’est pas mauvais, mais les actions américaines ont rapporté 7% par an. Au cours des 25 dernières années, l’or a surperformé toutes les autres classes d’actifs, mais dans les années 1980 et 1990, il a enregistré de très mauvaises performances. »
La géopolitique a également soutenu l’or. Quel impact la géopolitique pourrait-elle avoir sur les marchés au cours des prochaines décennies ?
Jim Reid : « L’un des principaux thèmes géopolitiques est la rivalité entre les États-Unis et la Chine, ainsi que les blocs qui se formeront autour de ces deux puissances. Depuis la Seconde Guerre mondiale, il existe un système financier mondialisé dirigé par l’Occident, mais au cours des prochaines décennies, nous évoluerons vers un système bipolaire. La mondialisation n’est pas terminée, mais le monde s’articulera davantage autour de deux pôles. »
Cela contribuera-t-il également à l’inflation ?
Jim Reid : « Oui. La mondialisation et la démographie ont longtemps eu un effet désinflationniste, car elles ont entraîné un excédent de main-d’œuvre dans les pays émergents, où le travail était bon marché. Si la mondialisation recule et que la main-d’œuvre devient plus rare, cela fera augmenter le coût du travail et donc l’inflation. Une réserve importante concerne un scénario dans lequel l’IA remplacerait le travail humain. »
Quelle est la probabilité de ce scénario ?
Jim Reid : « Beaucoup affirment que l’IA entraînera une désinflation significative. Depuis la révolution industrielle, nous avons connu des innovations technologiques brillantes qui ont amélioré le niveau de vie et comprimé l’inflation. Malgré ces avancées technologiques, l’inflation a augmenté sur toute cette période sous l’effet des politiques publiques, caractérisées par davantage de dépenses, plus de dettes et une hausse trop lente de l’âge de la retraite. Cela montre que les politiques publiques constituent un moteur plus puissant de l’inflation que la technologie. »
Cela sera-t-il encore le cas aujourd’hui ?
Jim Reid : « Au cours de mes trente années de carrière, je n’ai observé que des évolutions négatives pour la productivité : une démographie défavorable, plus de dettes et davantage de réglementation. À chaque crise, les gouvernements sont intervenus au lieu de laisser la destruction créatrice faire son œuvre. L’IA est la première évolution de ma carrière dont je pense sincèrement qu’elle améliorera la productivité. »
« L’IA est la première évolution de ma carrière dont je pense sincèrement qu’elle améliorera la productivité. »
Quels éléments surveillerez-vous au cours des prochaines années pour évaluer si cette trajectoire se confirme ?
Jim Reid : « Le véritable facteur de rupture sera l’intelligence artificielle générale (AGI), c’est-à-dire une IA capable de se développer elle-même et de fonctionner de manière autonome. C’est le graal en matière de productivité. L’AGI n’est pas imminente, mais je reste attentif aux entreprises qui seront les premières à utiliser ce type d’IA. »
Selon certains, l’IA est le moteur des valorisations boursières élevées. Que prédisent les valorisations des actions pour les prochaines décennies ?
Jim Reid : « Les actions mondiales sont raisonnablement valorisées. La grande question est de savoir si les actions technologiques américaines sont surévaluées. Étant donné que les indices boursiers mondiaux sont en grande partie composés de valeurs technologiques américaines, les investisseurs doivent en tenir compte. Il est risqué d’acheter aujourd’hui un simple tracker mondial sans s’y intéresser de plus près, car cela implique une forte exposition à un nombre limité d’entreprises. »
« Il est risqué d’acheter aujourd’hui un simple tracker mondial sans s’y intéresser de plus près, car cela implique une forte exposition à un nombre limité d’entreprises. »
Les règles empiriques qui ont permis aux investisseurs d’obtenir de bons rendements au cours des siècles passés restent-elles valables ?
Jim Reid : « Nos études sur les rendements à long terme montrent systématiquement que les valorisations comptent. Les investisseurs obtiennent toujours de meilleurs résultats lorsqu’ils investissent sur des marchés faiblement valorisés. Le marché américain affiche depuis longtemps de très bonnes performances malgré des valorisations élevées, mais il s’agit davantage de l’exception que de la règle. »
Vous observez les marchés en tant qu’économiste historien depuis trente ans. Votre manière d’analyser a-t-elle beaucoup changé au fil du temps ?
Jim Reid : « Je constate que j’ai souvent raison, mais généralement trop tôt. Cela a été le cas pour la bulle boursière de 2000, pour l’endettement excessif ayant conduit à la grande crise financière et pour la crise de la zone euro qui a suivi. Des situations qui semblent absurdes peuvent encore être justifiées pendant un moment. On peut même y gagner de l’argent. Mais ce qui est fondamentalement dénué de sens finit aussi par se révéler tel sur le long terme. »
« Ce qui est fondamentalement dénué de sens finit aussi par se révéler tel sur le long terme. »
Voyez-vous aujourd’hui des éléments sur lesquels vous pensez avoir raison à terme ?
Jim Reid : « Je suis convaincu que l’IA augmentera la rentabilité des entreprises, mais je ne sais pas encore si toutes en bénéficieront ou seulement les entreprises technologiques. On peut défendre l’idée que les rendements supérieurs à la moyenne des dix à quinze prochaines années proviendront d’entreprises qui utilisent l’IA de manière efficace, plutôt que de celles qui fournissent l’IA. Il existe un écart de valorisation significatif entre ces deux types d’entreprises. »
Quelles sources recommandez-vous aux investisseurs qui souhaitent affiner leurs capacités de prévision à long terme ?
Jim Reid : « Nos études sur les rendements à long terme des marchés constituent un excellent point de départ. Par ailleurs, je trouve toujours que les travaux de Robert Shiller et de Niall Ferguson méritent l’attention. »
Le contenu de cet article ne constitue pas un conseil en investissement. Les performances passées ne constituent pas un indicateur fiable des performances futures.