Sous tension : la nouvelle carte du pouvoir énergétique

Marchés & investissements - 2 juillet 2026

Sous tension : la nouvelle carte du pouvoir énergétique

La transition énergétique n'est plus uniquement une affaire de climat et de carbone. Elle est devenue une affaire économique, géopolitique et industrielle, avec l’électrification comme fil conducteur. Pour les investisseurs, des opportunités s'y dessinent.

Les chiffres sont impressionnants. En 2025, 3.300 milliards de dollars ont été investis aux quatre coins du monde dans les infrastructures énergétiques, dont 2.200 milliards dans les énergies renouvelables1. En Europe, la tendance s'est même totalement inversée : pour chaque euro investi chez nous dans l'énergie fossile, 3,5 euros sont désormais consacrés aux énergies renouvelables2.

Les investissements consentis depuis des années chez nous commencent à porter leurs fruits. Dans l'Union européenne (UE), l'éolien et le solaire ont produit l'an dernier, pour la première fois, davantage d'électricité que les combustibles fossiles, à hauteur de 30% contre 29%3. À l'échelle mondiale, les sources renouvelables dépasseront cette année le charbon en tant que première source de production d'électricité2.

Soleil et vent, libres de tout détroit

Pour saisir pourquoi l'électrification gagne aussi vite du terrain, il faut d'abord comprendre pourquoi les combustibles fossiles sont devenus un tel problème géopolitique. Les réserves de pétrole et de gaz sont concentrées dans quelques pays, le transport s'effectue par pipelines et voies maritimes, et l'ensemble de l'offre reste à la merci de quelques verrous stratégiques. C’est le cas du détroit d'Ormuz ou du canal de Suez, par exemple. Augmenter la production ailleurs ne fait que déplacer cette fragilité, sans résoudre le problème de fond.

L'électrification rompt ce schéma : l'énergie cesse d'être une ressource géopolitique échangée sur les marchés pour devenir une source produite localement. Un pays ne peut pas construire de gisement pétrolier, mais il peut installer des éoliennes. Il ne peut pas créer de réserves de gaz naturel, mais il peut installer des panneaux solaires sur les toits, les zones industrielles et les terrains en friche. La source d'énergie elle-même (soleil, vent, hydroélectricité ou géothermie) est en outre bien plus uniformément répartie dans le monde que les combustibles fossiles.

Ces données changent fondamentalement la logique géopolitique. Quiconque développe une capacité de production suffisante, des batteries, des liaisons à haute tension et des réseaux intelligents devient moins dépendant des fournisseurs étrangers. Dans le contexte actuel de transition énergétique et de tensions géopolitiques, cette indépendance énergétique joue désormais un rôle plus important que la seule réduction des émissions.

Les réseaux : un enjeu national

Malgré les progrès déjà accomplis, l'indépendance énergétique et la transition qui l'accompagne se heurtent aussi à des défis. Le premier obstacle est de nature physique et infrastructurelle : les réseaux électriques déterminent de plus en plus la quantité d'énergie renouvelable que le système peut absorber. Or la plupart de ces réseaux ont été conçus à l'origine pour acheminer l'électricité d'une seule centrale vers les consommateurs, pas pour relier entre eux des millions de petits producteurs. Conditions météorologiques changeantes, panneaux solaires installés chez les particuliers, systèmes de batteries... Tout cela génère une offre et une demande d'électricité bien plus complexes et fluctuantes que ce que le modèle classique a jamais dû gérer.

Selon les estimations de BloombergNEF, 15.800 milliards de dollars devront encore être investis dans les infrastructures de réseau à travers le monde d'ici 2050. Mais alors que les investissements dans la production renouvelable ont presque doublé depuis 2010, ceux destinés aux réseaux sont restés stables, autour de 300 milliards de dollars par an4. Les conséquences de ce retard se font déjà sentir : plus de 3.000 gigawatts de projets renouvelables attendent aujourd'hui un raccordement au réseau dans le monde⁵.

Ces plus de 3.000 gigawatts en attente équivalent à peu près à la capacité électrique totale installée en Chine, qui est pourtant le pays au parc électrique le plus important au monde, et de loin. Autrement dit, cela représente un volume comparable à l’ensemble du parc électrique chinois, un ordre de grandeur qui illustre l’ampleur du défi.

Le second obstacle touche aux matières premières et à l'industrie : l'électrification réduit la dépendance aux combustibles fossiles, mais accroît celle à un nombre restreint de matériaux indispensables à la production, au stockage et au transport de l'énergie. Le cuivre, l'aluminium, le lithium, l'argent ou les terres rares en sont des exemples. L'électrification échange ainsi une dépendance contre une autre, avec de nouveaux risques de concentration stratégique.

La Chine, le bon élève de la classe

Dans la course mondiale à l'électrification et aux énergies renouvelables, la Chine occupe une position dominante. En 2024, le géant asiatique a investi quelque 625 milliards de dollars dans les énergies renouvelables, soit 31% des investissements mondiaux. En 2025, ce montant a encore grimpé à 800 milliards de dollars. La Chine consacre ainsi davantage à la transition énergétique que l'Europe et les États-Unis réunis6.

Le pays contrôle par ailleurs plus de 90% de l'extraction et du traitement des terres rares7, ainsi que 94% de la production d'aimants destinés aux véhicules électriques et aux éoliennes8. La quasi-totalité de la chaîne de production des panneaux solaires est entre des mains chinoises, un secteur qui emploie environ 2,4 millions de personnes9. Les autorités continuent en outre de soutenir le secteur, même si cela engendre temporairement des surcapacités.

L'avance chinoise se reflète également dans les données relatives aux brevets : selon le Centre commun de recherche de la Commission européenne, le pays détient aujourd'hui environ 79% des brevets mondiaux en technologies vertes, contre 6% pour les États-Unis et 2% pour l'Union européenne10.

Demandes de brevets pour les technologies d'énergie propre

Graphique
Source : IRENA patent database, Deutsche Bank AG. Données d'avril 2026.

L’IA est-elle responsable de cette soif d'électricité ?

Entre 2015 et 2025, la demande mondiale d'électricité a augmenté de 30%. D'ici 2030, selon l'Agence internationale de l'énergie, la consommation devrait croître chaque année d'environ 1.100 TWh, soit l'équivalent de la consommation électrique du Japon. Les centres de données, dont la consommation électrique devrait doubler d'ici 2030, sont souvent cités comme un facteur déterminant de cette hausse.

L'intelligence artificielle (IA) joue toutefois un rôle plus limité que ne le laisse penser le débat public. Même si la consommation des centres de données double d'ici 2030, elle ne représentera que 10% de la croissance de la demande mondiale. Les 90% restants proviennent de l'électrification des transports, du chauffage, de l'industrie, des bâtiments et de la climatisation11. Cela ne signifie pas pour autant que l'IA et les centres de données énergivores soient sans incidence. Aux États-Unis, plus de 80% de la nouvelle capacité de production l'an dernier a par exemple été destinée aux centres de données12, mais leur poids reste plus limité à l'échelle mondiale.

L'éolien terrestre et le solaire : les sources d'énergie les moins chères

Le coût de l'énergie renouvelable a spectaculairement chuté ces dernières années. L'éolien terrestre et le solaire sont devenus les sources d'énergie les moins chères, mesurées en LCOE (Levelized Cost of Energy). Il s'agit du coût normalisé, en dollars par MWh produit, sur toute la durée de vie de l'installation.

Le solaire arrive en tête : ses coûts de production ont chuté de 90% en dix ans, pour atteindre en moyenne 0,04 dollar par kilowattheure, tandis que l'éolien terrestre a vu ses coûts diminuer de près de deux tiers13. Plus de 90% des nouveaux projets renouvelables sont aujourd'hui moins chers que les alternatives fossiles neuves les moins coûteuses14. Sur le plan économique, le solaire et l'éolien constituent donc, bien souvent, le choix le plus rationnel.

Les batteries ont suivi une trajectoire comparable : un pack lithium-ion coûtait en moyenne 108 dollars par kilowattheure en 2025, contre 115 dollars un an plus tôt15. Les projets hybrides associant solaire et stockage produisent désormais de l'électricité pour environ 57 dollars par mégawattheure, un coût inférieur à celui du charbon comme du gaz dans la plupart des marchés16.

Les véhicules électriques gagnent eux aussi du terrain : ils représentaient une voiture neuve sur cinq en 2024, contre une sur quatre en 202517. Les pompes à chaleur produisent quant à elles trois à cinq fois plus de chaleur par unité d'électricité que les chaudières au gaz par unité de combustible18. L'hydrogène vert reste pour l'instant en deçà des attentes, mais pourrait à terme se révéler utile, notamment pour le transport lourd. Vient enfin le nucléaire, qui fournit 18% de la production électrique américaine et 25% de la production européenne, et qui a atteint un niveau record à l'échelle mondiale en 202519. Les petits réacteurs modulaires, eux, ouvrent des perspectives pour une approche plus rapide et évolutive.

Coût moyen pondéré par unité d'énergie (USD/kWh, 2024)

Graphique
Source : IRENA, Deutsche Bank AG. Données d'avril 2026.

Investir dans la transition énergétique : du câble au réacteur nucléaire

Investir dans la chaîne énergétique consiste traditionnellement à cibler les acteurs impliqués dans la production, le transport et/ou la distribution d'électricité. Mais d'autres segments gagnent eux aussi en importance. Le stockage et les investissements destinés à rendre les réseaux plus flexibles en sont des exemples, tout comme l'électrification d'équipements comme les véhicules électriques et les pompes à chaleur.

L'électrification mondiale concerne plusieurs secteurs, à la fois du côté de l'offre (services publics, industrie, technologie, matières premières, infrastructures) et de la demande (biens de consommation discrétionnaire, comme les véhicules électriques).

Les matières premières demeurent les piliers du système. La hausse de la demande d'électricité et les besoins croissants en capacité de réseau ont fortement soutenu leurs cours de Bourse aux États-Unis et en Europe au cours des deux dernières années. Les analystes anticipent dans ces régions une croissance attrayante des bénéfices pour les prochaines années20.

Les industriels qui fabriquent transformateurs, câbles et solutions numériques pour les réseaux profitent eux aussi de ces vagues d'investissement, tout comme certaines matières premières telles que le cuivre et les terres rares. Les valeurs nucléaires ont bien performé ces dernières années, portées notamment par un regain d'intérêt pour cette capacité de production. Lors de la COP28, 198 pays ont désigné le nucléaire comme une solution clé pour la décarbonation et la production d'électricité propre, tandis que plus de 20 pays se sont engagés à tripler leur capacité nucléaire d'ici 2050.

Garder les pieds sur terre

Investir dans la transition énergétique demande toutefois de la nuance. Si les tendances de fond sont solides, cela ne signifie pas pour autant que chaque entreprise du secteur constitue automatiquement un bon investissement. Le pétrole et le gaz ne vont pas disparaître du jour au lendemain : les combustibles fossiles demeurent une pierre angulaire du mix énergétique et offrent une capacité de réserve flexible à un système de plus en plus dépendant de sources tributaires de la météo.

Les technologies propres et innovantes sont en outre sensibles à l'évolution de la conjoncture économique : les coûts pèsent lourdement en début de cycle, ce qui les rend également vulnérables aux hausses de taux. Les hausses de taux de ces dernières années ont ralenti le déploiement des projets d'éolien, de solaire et de stockage, et pesé sur les valorisations boursières.

Quoi qu'il en soit, la transition énergétique repose désormais sur une réalité structurelle qui dépasse la seule idéologie verte : la technologie est devenue moins chère, la pression géopolitique n'a jamais été aussi forte et les flux d'investissement pointent depuis des années dans la même direction. L'investisseur qui garde à l'esprit que la géopolitique reste omniprésente derrière chaque prise électrique sait prendre de la hauteur face aux soubresauts passagers des taux ou des virages politiques. La transition peut ralentir, mais elle ne s'inversera pas.

Les produits d’investissement sont sujets à risques. Ils peuvent évoluer à la hausse comme à la baisse et l’investisseur peut ne pas récupérer le montant de son investissement. Toute décision d’investissement doit être conforme à votre Financial ID (profil d’investissement). À cet égard, d’avantage d’informations sur deutschebank.be/financialid.

Les prévisions sont fondées sur des suppositions, évaluations, avis subjectifs, analyses et modèles hypothétiques qui peuvent se révéler faux.

Le présent article et les informations qu’il contient ne constituent en aucune manière un conseil en investissement. Fourni exclusivement à titre d’illustration.

Recevez par e-mail l’essentiel de l’actualité financière

Pas encore client(e) ? Restez néanmoins informé(e) de nos opportunités d’investissement ainsi que des nouveautés au sein de nos services pour vos placements.
Vous pourrez vous désinscrire à tout moment.

Partagez cet article

Ceci pourrait également vous intéresser

Les taux restent élevés dans un environnement macroéconomique en mutation

22 juin 2026

Les taux restent élevés dans un environnement macroéconomique en mutation

Après le choc, quelles perspectives pour les investisseurs ?

19 juin 2026

Après le choc, quelles perspectives pour les investisseurs ?

Fed : un ton plus ferme et une nouvelle approche de communication

18 juin 2026

Fed : un ton plus ferme et une nouvelle approche de communication

1 Source : www.iea.org/reports/world-energy-investment-2025
2 Source : about.bnef.com/insights/clean-energy/bloombergnef-finds-global-energy-transition-investment-reached-record-2-3-trillion-in-2025-up-8-from-2024
3 Source : ember-energy.org/app/uploads/2026/01/EMBER-Report-European-Electricity-Review-2026.pdf
4 Source : about.bnef.com/insights/clean-energy/new-energy-outlook
5 Source : www.iea.org/reports/electricity-grids-and-secure-energy-transitions
6 Source : ember-energy.org/reports/china-energy-transition-review
7 Source : www.iea.org/commentaries/with-new-export-controls-on-critical-minerals-supply-concentration-risks-become-reality
8 Source : www.iea.org/data-and-statistics/charts/china-s-share-in-rare-earth-magnet-production-2024
9 Source : iea-pvps.org/snapshot-reports/snapshot-2026
10 Source : www.wipo.int/ipstats/en
11 Source : www.iea.org/reports/electricity-2026
12 Source : about.bnef.com/insights/clean-energy/bloombergnef-finds-global-energy-transition-investment-reached-record-2-3-trillion-in-2025-up-8-from-2024
13 Source : www.irena.org/News/pressreleases/2025/Jul/91-Percent-of-New-Renewable-Projects-Now-Cheaper-Than-Fossil-Fuels-Alternatives
14 Source : www.irena.org/Publications/2025/Mar/Renewable-capacity-statistics-2025
15 Source : about.bnef.com/insights/clean-transport/new-record-lows-for-battery-prices
16 Source : about.bnef.com/insights/clean-energy/battery-storage-costs-hit-record-lows-as-costs-of-other-clean-power-technologies-increased-bloombergnef
17 Source : www.weforum.org/stories/2025/05/evs-reach-quarter-global-car-sales-2025-nature-climate-news | www.iea.org/reports/global-ev-outlook-2025
18 Source : www.iea.org/reports/global-energy-review-2026/technology-heat-pumps
19 Source : www.iea.org/energy-system/electricity/nuclear-power | www.iea.org/reports/electricity-2026/supply
20 Source : LSEG Datastream, Deutsche Bank AG, avril 2026
21 Le terme “fonds “ est l’appellation commune pour un Organisme de Placement collectif (OPC), qui peut exister sous le statut d'OPCVM (UCITS) ou d'OPCA (non–UCITS), et prendre diverses formes juridiques (SICAV, FCP etc). Un OPC peut comporter des compartiments. Les fonds sont sujets à risques. Ils peuvent évoluer à la hausse comme à la baisse et les investisseurs peuvent ne pas récupérer le montant de leur investissement.

×