Depuis plusieurs mois, la question de l’existence d’une bulle sur les actions liées à l’IA est devenue centrale pour les investisseurs. Ce débat est alimenté par une conjonction de facteurs qui distinguent le secteur de l’IA du marché global. Les actions associées à l’intelligence artificielle ont montré une résilience et un dynamisme exceptionnels, avec des hausses notables malgré l’incertitude politique et un contexte macroéconomique difficile. Cette divergence a attiré des capitaux vers le secteur et met en lumière l’importance des fondamentaux.
L’ampleur des investissements dans l’IA est inédite. Au premier trimestre 2025, les investissements mondiaux dans les centres de données ont augmenté de plus de 50% sur un an, et la croissance est restée supérieure à 40% au deuxième trimestre. En 2024, les dépenses totales de capex1 pour les centres de données ont atteint près de 500 milliards USD, avec des estimations prévoyant une croissance annuelle de 21% jusqu’en 2029, pouvant dépasser 1.200 milliards USD. Ces chiffres illustrent l’ampleur de la vague d’infrastructures IA, qui transforme le paysage informatique mondial.
Les inquiétudes concernant une bulle sont renforcées par des signes de spéculation sur les marchés financiers. La participation des investisseurs particuliers a nettement augmenté, ainsi que les transactions spéculatives sur les actions et dérivés liés à l’IA.
Plus frappant encore, la concentration du marché : le secteur technologique américain représente désormais environ 35% de la capitalisation boursière américaine, et les dix plus grandes entreprises américaines pèsent plus de 20% de la valeur boursière mondiale. Cette domination exceptionnelle provient des performances d’un petit groupe de géants technologiques, dont les modèles économiques sont de plus en plus liés au développement et à l’application de technologies d’IA. Cela conduit investisseurs et observateurs à se demander si l’actuelle vague IA reflète une expansion durable tirée par les bénéfices ou prépare le terrain pour une correction future, comme lors de bulles technologiques précédentes.
Le rallye actuel de l’IA rappelle certaines périodes d’effervescence technologique passées. Historiquement, les innovations majeures ont nécessité des investissements massifs, avec une création de valeur incertaine et des phases de spéculation intense. L’IA ne fait pas exception. Les entreprises investissent massivement dans l’infrastructure, le développement de modèles propriétaires et l’accès à des ressources rares comme les semi-conducteurs avancés et la puissance de calcul haute performance.
Cependant, la hausse actuelle du capex lié à l’IA (centres de données, distribution électrique, systèmes de refroidissement, réseaux de fibre optique) soulève des questions sur le risque de surinvestissement, notamment lorsque certains projets sont lancés sans engagements durables de clients sur le long terme.
La réaction des marchés suit un schéma connu. Les actions liées à l’IA ont fortement progressé, avec une concentration conséquente du leadership chez un petit nombre de géants technologiques. Ce niveau de concentration a souvent précédé des corrections, comme lors de la bulle Internet ou d’autres cycles d’excès sectoriels.
Malgré ces similitudes, des différences importantes distinguent la phase actuelle de celles du passé. La hausse des actions IA s’accompagne d’une forte croissance des bénéfices et d’une rentabilité élevée. Contrairement aux bulles précédentes, durant lesquelles les prix s’envolaient à cause d’attentes irréalistes et de modèles économiques non éprouvés, les valorisations actuelles reposent quant à elles davantage sur des performances financières réelles. Les leaders de l’IA affichent une forte croissance du chiffre d’affaires et des bénéfices, soutenue par des marges élevées, un effet de levier opérationnel et des flux de trésorerie libres robustes.
Les résultats de 2025 confirment le rôle moteur de l’IA. Les entreprises du secteur ont dépassé les attentes, poussant les analystes à revoir à la hausse leurs prévisions de croissance des bénéfices pour le secteur technologique du S&P 500 (+20,3% en 2025 et +18% en 2026). Le chiffre d’affaires devrait croître de 14,2% et 13,5%. En comparaison, les prévisions pour l’ensemble du S&P 500 sont de 11,5% et 14% (chiffre d’affaires : 5,8% et 6,4%).
Dans le segment du matériel, des semi-conducteurs et des logiciels IA, la dynamique des revenus reste très positive. Certains pourraient même maintenir une croissance annuelle des bénéfices de 15% à 25%. Dans certains domaines dominés par des leaders technologiques dotés d’une forte propriété intellectuelle, les marges opérationnelles dépassent parfois les 30-35%, soutenues par des réservations de capacité étalées sur plusieurs années et des contrats à long terme. Les ratios de valorisation (prix/bénéfices de 25x à 40x pour les plus grandes entreprises) restent en-dessous des extrêmes de la bulle Internet, où certains leaders dépassaient 80x. Le secteur IT américain affiche un ratio de 25x, environ la moitié du niveau observé pendant la bulle Internet. Les multiples valeur d’entreprise/chiffre d’affaires sont élevés, mais inférieurs aux niveaux insoutenables du passé.
Le rendement sur fonds propres (ROE) du secteur IT est aujourd’hui plus élevé, signe d’une meilleure discipline et efficacité. Le ROE moyen des « Magnificent 72 » est de 46%, contre seulement 28% pour les leaders technologiques de la fin des années 1990. Le ratio PEG3 n’est pas excessif, ce qui soutient l’idée que les valorisations actuelles sont justifiées par la croissance.
Un autre élément clé : la plupart des investissements actuels sont financés par le flux de trésorerie libre, non par la dette. Les ratios capex/chiffre d’affaires augmentent, mais ceux du capex/flux de trésorerie restent raisonnables. Cela réduit le risque en cas de ralentissement. Lors des bulles précédentes, les entreprises s’endettaient massivement, devenant vulnérables.
Graphique : le ratio dépenses en capital/flux de trésorerie reste relativement faible
L’environnement de marché actuel se caractérise par des bilans plus solides et une dette plus faible auprès des principales entreprises technologiques. Les plus grandes sociétés d’IA détiennent des réserves de trésorerie importantes (les « Magnificent 7 » détiennent plus de 3% de leur capitalisation boursière en trésorerie) et de faibles ratios dette nette/capitaux propres, ce qui offre un tampon contre d’éventuels chocs et réduit le risque systémique en cas de correction.
Enfin, la demande d’infrastructures et d’applications d’IA est plus large et plus diversifiée que lors des cycles précédents. L’adoption est motivée par un large éventail de secteurs (cloud computing, informatique d’entreprise, infrastructures publiques, applications grand public) réduisant ainsi le risque d’un point de défaillance unique susceptible de provoquer une baisse à l’échelle du secteur. Cette diversification est encore renforcée par l’intégration de l’IA dans les industries physiques telles que l’énergie, l’électricité et la construction, ce qui permet de diffuser plus largement les avantages de l’innovation technologique dans l’économie.
Bien que les recherches suggèrent que le rallye actuel de l’intelligence artificielle n’est pas une bulle au sens traditionnel, plusieurs facteurs doivent être surveillés de près. Si ces risques ne sont pas pris en compte, ils risquent de compromettre les perspectives à long terme du secteur et d’augmenter la probabilité d’une correction future.
La montée des actions IA présente certains traits des bulles historiques, mais elle est soutenue par des bénéfices solides et des bilans robustes. Les investisseurs doivent toutefois rester vigilants face aux risques de concentration et de survalorisation. La discipline, l’attention portée aux fondamentaux (flux de trésorerie et croissance des bénéfices) et l’identification d’opportunités dans les secteurs qui bénéficient de l’IA, comme les services financiers et l’infrastructure, seront essentielles pour tirer parti du développement continu de l’intelligence artificielle.
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7 août 2025
1 Les dépenses d’investissement (« capital expenditures » ou « capex ») correspondent aux ressources financières qu’une entreprise consacre à l’acquisition, l’amélioration ou l’entretien d’actifs physiques et matériels destinés à être utilisés sur une période supérieure à un an.
2 Sept grandes entreprises technologiques américaines de premier plan (Alphabet, Amazon, Apple, Meta, Microsoft, Nvidia et Tesla).
3 Le ratio Price/Earnings-to-Growth (PEG) associe le traditionnel ratio cours/bénéfices à la croissance de l’entreprise, et permet ainsi d’évaluer une action en tenant compte de la croissance des bénéfices.
4 La volatilité fait référence à la mesure et à la rapidité avec lesquelles le prix d’une action, d’une obligation, d’un fonds ou d’un indice, par exemple, évolue au fil du temps.
5 Le terme “fonds “ est l’appellation commune pour un Organisme de Placement collectif (OPC), qui peut exister sous le statut d'OPCVM (UCITS) ou d'OPCA (non–UCITS), et prendre diverses formes juridiques (SICAV, FCP etc). Un OPC peut comporter des compartiments. Les fonds sont sujets à risques. Ils peuvent évoluer à la hausse comme à la baisse et les investisseurs peuvent ne pas récupérer le montant de leur investissement.