Au cours des derniers mois, chaque jour nous a apporté une bonne raison de mettre nos placements à l'abri. Le Venezuela, le Groenland, l'Iran, le recul du dollar, la ruée sur l'or, les doutes quant à l'indépendance de la banque centrale américaine, les investissements excessifs dans l'IA… Voilà autant de raisons de privilégier la sécurité. Pourtant, malgré toutes ces incertitudes, une certitude fondamentale subsiste : rester investi est préférable.
Aujourd'hui, qui dit IA dit surtout vitesse. Les tâches qui prenaient jadis plusieurs heures sont désormais menées à bien en quelques minutes ou secondes. Textes, analyses, codes, images, idées, stratégies, l'intelligence artificielle réalise des miracles comme par magie. D'où une angoisse croissante : si l'IA et ses agents sont capables de telles prouesses, à quoi les humains serviront-ils encore ?
The 2028 Global Intelligence Crisis. C'est sous ce titre que Citrini Research a publié un scénario qui prédit l'anéantissement de dizaines d'entreprises aujourd'hui solidement établies. Ce scénario se déroule dans un avenir lointain et se présente sous la forme d'un flash-back dystopique sur les années 2026, 2027 et 2028. Les auteurs y décrivent la manière dont l'IA a déstabilisé secteur après secteur, provoquant une vague de faillites qui a mis l'économie mondiale à genoux1. Cet ouvrage est clairement spéculatif mais, en février, il a fait l'effet d'une bombe à Wall Street.
Au lendemain de cette publication, les observateurs ont à peine eu le temps de reprendre leur souffle que la fintech Block annonçait le licenciement de 40% de son personnel. En cause, selon Jack Dorsey (le fondateur de Twitter) : l'intelligence artificielle2. La sonnette d'alarme a dès lors retenti encore plus fort parmi les journalistes et les analystes. Les inquiétudes se sont prolongées pendant tout l'hiver 25-26. Amazon, Microsoft, Accenture, Meta, chaque restructuration du personnel a été perçue comme un coup bas de l'IA. Comme le signe avant-coureur d'une inévitable apocalypse de l'emploi. Des craintes compréhensibles, mais pas inédites.
Rien de nouveau sous le soleil
Dès 1589, la reine Elizabeth I d'Angleterre refusait de délivrer un brevet à l'inventeur d'une machine à tricoter mécanique. Elle craignait que cette invention ne fasse perdre leur travail aux tricoteuses artisanales. Deux siècles plus tard, les luddites (les ouvriers anglais du textile) détruisaient les nouvelles machines qui menaçaient leur gagne-pain. Et en 1940, un sénateur américain imaginait une « taxe sur les robots », qui frappait les machines en fonction du nombre d'emplois qu'elles suppriment3.
À chaque fois, c'est la même angoisse. Et ensuite le même constat : la technologie ne provoque pas une augmentation continue du chômage, mais ce dernier fluctue au gré de la conjoncture économique. Au cours du 20ème siècle, de multiples récessions, guerres et crises financières ont engendré des pics de chômage. Mais jamais les inventions ni les progrès technologiques. Aujourd'hui, le taux de chômage médian des pays du G7 (±4,5%) est même inférieur aux 5% de chômage en Grande-Bretagne en 1755, avant la Révolution industrielle4. Bien que la plupart des métiers de cette époque aient disparu depuis longtemps, l'automatisation n'a jamais entraîné une spirale de chômage structurel.
Chômage et technologie : que disent les chiffres ?
Taux de chômage médian dans les pays du G7 (en %)
Au début de la période étudiée (1755), des chiffres sont uniquement disponibles pour le Royaume-Uni. Les autres pays du G7 sont pris en compte à mesure que leurs statistiques deviennent disponibles. Source : GFD, Deutsche Bank
Que disent vraiment les chiffres ?
Quelle est la meilleure manière d'évaluer l'impact de l'intelligence artificielle sur le chômage ? Poser la question à l'IA, tout simplement ! C'était l'avis d'Anthropic, la société qui a conçu Claude, l'assistant IA. En mars 2026, cette entreprise a publié une étude qui mesure l'effet de l'IA sur l'emploi sur la base de l'impact concret de Claude sur les environnements professionnels, et non sur la base du modèle théorique de l'IA5. Anthropic appelle cette mesure « observed exposure », c'est-à-dire l'exposition (ou impact) réelle, et non hypothétique.
Les résultats de cette étude sont étonnants. En comparant les chiffres du chômage avant et après le lancement de ChatGPT – il y a environ 3,5 ans – les chercheurs n'observent pas de différence significative entre les groupes professionnels les plus exposés et les moins exposés. Conclusion : jusqu’à présent, le marché du travail a absorbé l'IA sans accroissement visible de la destruction d'emplois.
Cela ne signifie pas pour autant qu'aucun métier n'est sous pression. Les programmeurs informatiques sont les plus exposés : 74,5% de leurs tâches pourraient être réalisées par l'IA. Viennent ensuite le service à la clientèle (70,1%) et les spécialistes de la saisie de données (67,1%).
Autre observation étonnante d'Anthropic : les travailleurs les plus menacés sont souvent universitaires, bien payés et féminins. En d'autres termes, l'IA ne vise pas l'ouvrier à faibles qualifications, mais la spécialiste qui travaille sur écran. Même dans ce profil, on n'enregistre pas de chômage de masse pour l'instant.
Un impact sur les jeunes
Il existe cependant un groupe pour lequel les feux sont passés à l'orange : les jeunes de 22 à 25 ans optent moins qu'avant pour les professions fortement exposées à l'intelligence artificielle. Quant aux entreprises, elles engagent aussi moins dans des fonctions pouvant être menées à bien par l'IA. L'afflux vers ces fonctions a baissé de 14% en moyenne suite au lancement de ChatGPT. Un signal fort.
Au niveau international, ces chiffres s'inscrivent dans une tendance plus large : les pays à haut taux d'adoption de l'IA affichent aussi les plus fortes augmentations du chômage des jeunes. Ce n'est pas encore le scénario catastrophe, mais cette évolution mérite notre attention6.
Ford : l'effet surprise
L'histoire est truffée d'exemples de technologies accueillies avec angoisse, et qui ont fini par créer plus d'emplois qu'elles n'en ont détruits. Le plus célèbre d'entre eux est sans doute celui de Ford, avec ses chaînes d'assemblage. En 1913, ce nouveau modèle a réduit le temps de production d'une automobile de 12 heures à 1h30. Très logiquement, ouvriers et syndicats ont craint des licenciements massifs. L'énorme baisse du prix des voitures qui s'en est suivie – de 950 dollars en 1909 à 290 dollars en 1926 – a toutefois provoqué une vague d'achats sans précédent7. Les usines de Ford ont dû embaucher, au lieu de dégraisser. En dehors des usines en elles-mêmes, l'automatisation a engendré un formidable boom économique: concessionnaires, ateliers de réparation, stations à essence, construction de routes, assurances auto… En ce début de 20ème siècle, la technologie n'a donc pas détruit l'emploi, mais elle l'a transformé et renforcé.
Ce schéma s'est répété à plusieurs reprises dans l'histoire. En 1850, quelque 65% de la population active américaine travaillait dans l'agriculture6. À mesure que les machines agricoles ont remplacé la sueur des humains, des emplois et des capitaux se sont libérés pour alimenter de nouvelles industries. Dans un premier temps, c'est le secteur manufacturier qui s'est fortement développé. Puis les services. Un personal trainer ou un coach de carrière ? Jadis, ces métiers n'existaient pas. Il est donc possible que l'IA donne naissance à de nouvelles activités, qu'il nous est impossible d'imaginer aujourd'hui.
D'après le Future of Jobs Report 2025 du World Economic Forum, l'IA aura remplacé 92 millions d'emplois d'ici 2030, mais elle en aura aussi créé 140 millions8. Au final, plus de jobs qu'avant. Quant au Global AI Jobs Barometer 2025 de PWC, qui a analysé près d'un milliard d'offres d'emploi dans 24 pays, il conclut que l'IA induit davantage de productivité et une demande accrue en compétences nouvelles, sans provoquer de chômage massif9.
Les humains sont difficiles à remplacer
Enfin, nous avons une autre raison d'être optimistes: les humains sont plus difficiles à remplacer que prévu. Il y a dix ans, on avait prédit la généralisation rapide des véhicules autonomes. On en est loin, comme en atteste la pénurie chronique de chauffeurs de camion. Les robots conversationnels savent répondre aux questions ordinaires, mais des interlocuteurs humains restent nécessaires pour les requêtes complexes et les situations émotionnelles. Ainsi, Klarna a récemment congédié une grande partie de son équipe de service à la clientèle, avant de se rendre compte à ses dépens que l'empathie et la nuance sont deux qualités essentielles dans la relation avec ses clients10.
Les humains souhaitent que certains services soient prestés par des humains. Se faire couper les cheveux par un robot, ou se faire conseiller un investissement majeur par un algorithme, il n'en est pas (encore) question. Voilà sans doute la leçon principale que nous enseignent 250 ans d'histoire industrielle : les craintes engendrées par le progrès technologique ont toujours été plus grandes que les dégâts réels.
La vraie menace : les salaires
À la réflexion, la véritable menace que l'intelligence artificielle fait peser sur l'emploi n'est pas le chômage, mais l'évolution des salaires. Durant la première Révolution industrielle, la productivité a spectaculairement progressé, mais les salaires n'ont suivi que cinquante ans plus tard. Cette période, comprise entre 1790 et 1840, est connue sous le nom d'intermède anglais : les industriels se sont enrichis, pas les ouvriers6. Plusieurs décennies de combats politiques et syndicaux ont été nécessaires pour que les salaires augmentent à leur tour.
Aux États-Unis, la fraction du revenu des entreprises qui revient aux travailleurs, et non aux actionnaires, a atteint un niveau plancher historique. Si l'IA contribue à faire pencher les gains de productivité du côté du capital, au détriment des travailleurs, la pression politique ira croissant. En 2028, les jeunes générations seront numériquement majoritaires lors des élections présidentielles. Si les milléniaux estiment que la révolution IA profite uniquement aux actionnaires, une correction politique via l'impôt ou la régulation deviendrait un scénario réaliste, avec des conséquences potentielles en dehors des États-Unis.
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27 mars 2026
Podcast - Énergie, inflation et taux : 7 clés pour comprendre les marchés
1 Source : citriniresearch.com/p/2028gic
2 Source : cnbc.com/2026/02/27/jack-dorsey-made-the-loudest-case-yet-ai-is-already-replacing-jobs.html
3 Source : DB Research ‘History suggests AI will ultimately create, not destroy jobs’, publié le 22 mai 2023
4 Source : imf.org/external/datamapper/LUR@WEO/ADVEC/EURO/MAE/USA
5 Source : anthropic.com/research/labor-market-impacts
6 Source : Deutsche Bank research: Innovation, Jobs and Inflation: Lessons from 250 Years of Disruption, 4 mars 2026
7 Source : DB Research ‘History suggests AI will ultimately create, not destroy jobs’, publié le 22 mai 2023
8 Source : weforum.org/publications/the-future-of-jobs-report-2025/
9 Source : pwc.com/gx/en/services/ai/ai-jobs-barometer.html
10 Source : fastcompany.com/91468582/klarna-tried-to-replace-its-workforce-with-ai