Énergie, inflation et croissance : quelle est la solidité réelle de l’Europe ?

Marchés & investissements - 13 août 2026

Énergie, inflation et croissance : quelle est la solidité réelle de l’Europe ?

L’Europe semble aujourd’hui mieux armée face aux chocs énergétiques qu’au moment de la crise de 2022. Cette résilience reste toutefois en partie cyclique et vulnérable à de nouvelles tensions géopolitiques, à une hausse des prix de l’énergie et aux faiblesses structurelles de son économie. La question centrale n’est donc pas seulement de savoir dans quelle mesure l’Europe peut absorber un éventuel nouveau choc, mais aussi si cette résilience peut se transformer en avantage compétitif durable.

Une Europe mieux préparée, mais encore vulnérable

1. Perturbations sur le marché de l’énergie

En cinq ans, l’Europe a été confrontée à deux perturbations majeures sur le marché de l’énergie : le choc provoqué par la guerre entre la Russie et l’Ukraine en 2022 et la crise dans le détroit d’Ormuz en 2026. Jusqu’à présent, cet épisode de 2026 s’est révélé moins déstabilisant, mais cela ne signifie pas pour autant que l’Europe soit devenue pleinement résiliente. Si elle semble aujourd’hui mieux résister, c’est grâce à un contexte macroéconomique favorable, à un choc plus limité sur les prix de l’énergie et à des goulets d’étranglement moins marqués dans les chaînes d’approvisionnement. Les perturbations liées au climat restent en outre un risque supplémentaire susceptible d’amplifier les chocs énergétiques.

2. Qu’est-ce qui peut réellement rendre l’Europe résiliente ?

L’Europe peut aujourd’hui mieux absorber les chocs parce que son approvisionnement énergétique est davantage diversifié, que ses infrastructures de gaz naturel liquéfié (GNL) ont été développées et que les chaînes d’approvisionnement sont devenues plus flexibles. La réaction limitée de l’inflation reste toutefois avant tout cyclique : demande plus faible, soutien budgétaire moins important et politique monétaire plus crédible. Une résilience durable suppose donc davantage de compétitivité, de productivité et d’investissements du secteur privé, et ne peut pas reposer uniquement sur des marges de manœuvre publiques.

3. Énergie et risques géopolitiques

La situation dans le détroit d’Ormuz a surtout touché l’Europe via la hausse des prix mondiaux et des primes de risque, plutôt que par des pénuries physiques. Notre région est en effet moins dépendante de l’énergie en provenance du Moyen-Orient : environ 50% des importations de gaz sont aujourd’hui constituées de GNL, dont près de la moitié provient des États-Unis. Le GNL en provenance du Moyen-Orient représente moins de 10%. La volatilité du prix du pétrole continue toutefois de présenter des risques. Par ailleurs, les stocks de gaz européens pourraient n’atteindre qu’environ 76% de leur capacité d’ici octobre, soit un niveau nettement inférieur à l’objectif de 90% fixé pour le 1er novembre. Les prix du gaz pourraient dès lors rester élevés jusqu’en hiver.

4. Un contexte d’inflation différent de celui de 2022

En 2022, le choc énergétique a frappé une économie déjà confrontée à une demande excessive, à des marchés du travail tendus et à une Banque centrale européenne (BCE) qui considérait initialement l’inflation comme temporaire. En 2026, l’inflation est déjà proche de l’objectif de 2% de la BCE, les marchés du travail se sont refroidis et le soutien budgétaire reste plus limité. La réaction monétaire devrait donc se limiter à une hausse supplémentaire des taux, sans déboucher sur un cycle prolongé de relèvement des taux. Cela réduit le risque que des conditions de crédit plus strictes freinent fortement la croissance.

5. Une croissance sous pression, avec de fortes différences entre pays

Le conflit autour du détroit d’Ormuz a affaibli les perspectives de croissance de l’Europe, mais les écarts entre pays sont importants. L’Allemagne est la plus pénalisée, en raison de son industrie énergivore et d’une consommation faible. La croissance du PIB allemand est attendue à 0,7 % en 2026, un rythme modeste malgré l'importante relance budgétaire engagée par Berlin, qui prévoit 58,1 milliards d'euros d'investissements supplémentaires. La France est moins exposée grâce à l’énergie nucléaire, avec une inflation attendue à 1,8% et une croissance économique de 0,8% en 2026. L’Italie pourrait enregistrer une croissance de 0,8%, mais son niveau élevé d’endettement et la reconstitution de ses réserves de gaz la rendent vulnérable. L’Espagne reste relativement résiliente, avec une croissance attendue de 1,8% en 2026 et une consommation soutenue par le marché du travail et l’évolution des revenus.

Marchés d’actions : les attentes bénéficiaires résistent

Les marchés d’actions européens ont fait plus qu’effacer leurs pertes initiales depuis le conflit avec l’Iran. Au départ, le rebond est resté en retrait par rapport au marché américain, porté par la technologie, et les tensions ultérieures ont de nouveau pesé sur les performances. Mais l’élément le plus important est la résilience des attentes bénéficiaires pour le STOXX 600. Compte tenu du poids de plus de 6% du secteur de l’énergie dans l’indice, combiné à une exposition globale limitée aux coûts énergétiques, d’environ 1% du chiffre d’affaires, l’impact sur les bénéfices totaux n’a pas été négatif. La croissance attendue du bénéfice par action pour le STOXX 600 en 2026 s’élève à 14,3%, avec des révisions à la hausse principalement portées par le secteur de l’énergie.

Graphique : la reprise des marchés d’actions européens reste en retrait par rapport aux États-Unis

La reprise des marchés d’actions européens reste en retrait par rapport aux États-Unis
Source : Bloomberg, 3 août 2026.

Pas de signal d’achat généralisé, mais des opportunités ciblées

Les marchés européens pourraient bénéficier d’un apaisement des tensions géopolitiques et d’une amélioration des attentes de croissance mondiale, d’autant que de nombreuses entreprises européennes cotées réalisent une grande partie de leur chiffre d’affaires en dehors de la région. Une diversification accrue des investissements, au-delà des grandes valeurs technologiques américaines dominantes, pourrait également soutenir les marchés d’actions européens. La région est en effet davantage exposée à l’industrie, aux valeurs financières, aux secteurs défensifs et aux valeurs décotées. La prudence reste toutefois de mise face aux conséquences du choc énergétique. Des coûts de l’énergie plus élevés pèsent sur les marges des activités énergivores, et les marchés restent vulnérables à une nouvelle escalade géopolitique ou à des retards dans la mise en œuvre des politiques.

La résilience comme thème d’investissement structurel

Au-delà de l’impact cyclique à court terme sur les bénéfices, la résilience de l’Europe devient un thème d’investissement structurel. Les pouvoirs publics et les entreprises investissent davantage dans la sécurité énergétique, la défense, les infrastructures numériques, les semi-conducteurs et les réseaux de transport stratégiques, ce qui pourrait profiter à certains secteurs. Les services aux collectivités pourraient par exemple passer du statut de valeurs défensives traditionnelles versant des dividendes à celui de bénéficiaires des investissements dans la production électrique locale, les réseaux électriques, le stockage et l’électrification. La demande croissante d’électricité liée aux centres de données, aux infrastructures liées à l’intelligence artificielle (IA) et aux énergies renouvelables pourrait encore renforcer cette tendance. Les entreprises de défense sont également bien positionnées, alors que l’Europe investit davantage dans les capacités militaires, les équipements de défense et la cybersécurité. À court terme, le secteur pourrait souffrir de prises de bénéfices ou de coûts d’intrants plus élevés, mais le contexte à long terme reste soutenu par des budgets plus importants et un environnement sécuritaire transformé.

Industrie et technologie soutenues par l’autonomie stratégique

Des opportunités peuvent apparaître dans certaines entreprises industrielles et technologiques qui répondent à l’objectif d’autonomie stratégique de l’Europe. La production de semi-conducteurs, l’automatisation, la gestion efficace de l’électricité, les équipements de réseau, la cybersécurité, les infrastructures cloud et les réseaux numériques devraient rester des priorités politiques. Cela ne signifie toutefois pas que les marchés d’actions européens dans leur ensemble soient soutenus. Cela renvoie plutôt à un marché sélectif, dans lequel les entreprises exposées aux investissements dans la résilience, les chaînes d’approvisionnement sécurisées et les infrastructures critiques sont mieux positionnées que celles dont la compétitivité est fragilisée par des coûts énergétiques structurellement élevés ou une faible croissance de la productivité.

Conclusion

L’Europe est mieux placée qu’en 2022 pour absorber un choc énergétique aigu, grâce à une plus grande diversification de ses sources d’énergie, au développement de ses capacités de GNL et à l’adaptation des chaînes d’approvisionnement. Mais le résultat observé en 2026 reflète aussi un choc de moindre ampleur et des conditions macroéconomiques plus favorables. Des coûts énergétiques structurellement plus élevés, une compétitivité industrielle plus faible et une croissance insuffisante de la productivité continuent de peser sur les perspectives à moyen terme, en particulier pour les secteurs énergivores et les économies disposant d’une importante base manufacturière.

Pour les investisseurs, le message est sélectif : les dépenses consacrées à la résilience peuvent soutenir les services aux collectivités, la défense, les infrastructures, l’industrie et certaines parties du secteur technologique. Mais une hausse large et durable des marchés d’actions européens nécessitera une productivité plus forte, une pression structurelle plus faible sur les coûts et une reprise des investissements du secteur privé. Pour les décideurs politiques, la priorité se situe du côté de l’offre : des prix de l’énergie abordables, des procédures d’autorisation plus rapides, des marchés de capitaux mieux développés, une offre de travail plus importante, un commerce ouvert et des règles claires qui stimulent la concurrence et l’innovation. Sans ces éléments, la résilience risque de rester réactive et dépendante du soutien public, au lieu de devenir une source de croissance durable.

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