Depuis la mi-juin, les actions des semi-conducteurs ont nettement corrigé. Le Philadelphia Semiconductor Index (SOX), qui regroupe les principales entreprises américaines et internationales du secteur des semi-conducteurs cotées aux États-Unis, a reculé d’environ 21 % par rapport à son pic du 22 juin. Ce repli intervient après une période de performances exceptionnellement solides (voir graphique 1), les entreprises de semi-conducteurs figurant parmi les principales bénéficiaires du cycle actuel d’investissement dans l’IA.
La correction ne semble pas indiquer une détérioration comparable de la demande en semi-conducteurs. Les investisseurs sont toutefois devenus plus sensibles aux risques entourant la durabilité du cycle haussier. Les informations faisant état d’une possible surcapacité de puissance de calcul chez les hyperscalers (les grands fournisseurs d’infrastructures cloud et informatiques), l’émergence de modèles d’IA open source toujours plus performants, la perspective d’une augmentation des capacités de production de semi-conducteurs dans les prochaines années et l’incertitude persistante autour de la monétisation de l’IA soulèvent des questions quant à la durée pendant laquelle les dépenses d’infrastructure et la demande en semi-conducteurs pourront continuer de croître au rythme actuel. Ces préoccupations semblent avoir incité les investisseurs à réduire leur exposition et à prendre leurs bénéfices après le fort rally. Les actions des fabricants de puces mémoire, qui figuraient auparavant parmi les plus fortes hausses, ont le plus reculé.
Graphique 1 : Performance de l’indice SOX des semi-conducteurs
Le SOX 21 % sous son pic de mi-juin
L’un des principaux moteurs de la hausse des cours avant la correction a été l’adoption croissante de l’IA agentique, et donc l’augmentation des volumes de tokens, c’est-à-dire les unités individuelles de texte et de données traitées par les modèles d’IA, car ces applications effectuent davantage d’étapes intermédiaires et de boucles de rétroaction. Cette évolution a accru les besoins en mémoire, et donc la demande en puces HBM (High Bandwidth Memory), qui fournissent la mémoire rapide nécessaire au traitement de charges de travail d’IA toujours plus complexes. Cette forte demande s’est heurtée à une offre déjà limitée, ce qui a nettement amélioré la rentabilité des fabricants de puces mémoire et incité les analystes à relever sensiblement leurs prévisions de bénéfices. Les charges de travail d’IA plus lourdes ont également renforcé le besoin de technologies d’assemblage avancées, qui permettent de rapprocher davantage processeurs et mémoire afin d’améliorer les performances et l’efficacité.
Ces évolutions ont soutenu les cours des actions des fabricants de puces, mais elles ont également fait monter les attentes. Le marché est ainsi devenu plus sensible aux signaux indiquant un possible ralentissement du momentum.
La correction doit également être envisagée dans le contexte d’une différenciation importante au sein de la chaîne de valeur de l’IA. Jusqu’à présent, les entreprises de semi-conducteurs et les autres fournisseurs d’infrastructures d’IA ont été les bénéficiaires les plus directs de la hausse des investissements dans l’IA, ceux-ci se traduisant par une demande immédiate en puissance de calcul. Cet environnement de forte demande a suscité un immense enthousiasme des investisseurs pour les actions des semi-conducteurs au sein de l’écosystème de l’IA.
Pour les hyperscalers, les conséquences financières et donc l’impact sur le cours de Bourse des investissements dans l’IA sont plus équilibrées. L’augmentation des dépenses liées à l’IA soutient leurs perspectives de croissance future, mais pèse aussi aujourd’hui sur leur flux de trésorerie disponible. Les préoccupations des investisseurs concernant la discipline en matière de capital et la génération de cash-flow commencent donc à peser plus clairement sur les cours. Pour les éditeurs de logiciels et les autres acteurs situés plus en aval de la chaîne, les perspectives restent également incertaines, les investisseurs cherchant à déterminer quels modèles économiques pourront bénéficier de l’adoption de l’IA et lesquels pourraient être mis sous pression.
L’attention des investisseurs s’est ainsi progressivement déplacée de la dynamique actuelle de la demande vers la durabilité du cycle d’investissement et les attentes déjà intégrées dans les cours actuels. Les résultats récents du deuxième trimestre 2026 des fabricants de puces, des fournisseurs d’équipements et des hyperscalers continuent d’indiquer une forte demande future en semi-conducteurs avancés. Ils n’ont toutefois pas encore permis un redressement durable de l’indice SOX, car l’incertitude entourant les futurs niveaux d’investissement, les évolutions technologiques et la monétisation de l’IA exerce une influence croissante sur les performances du secteur.
Pour les investisseurs, la récente baisse doit être replacée dans le contexte du rally exceptionnellement fort qui l’a précédée. Même après un recul d’environ 21 % par rapport à son pic, l’indice SOX reste encore en hausse de plus de 65 % depuis le début de l’année. Les replis sont caractéristiques du secteur : depuis 2023, l’indice a connu neuf corrections de plus de 10 %.Historiquement, de telles corrections sont souvent intervenues autour de pics de croissance du chiffre d’affaires : la croissance restait alors solide, mais cessait d’accélérer, sans signal immédiat d’un ralentissement plus large. La baisse récente pourrait s’inscrire dans ce schéma. La croissance trimestrielle du chiffre d’affaires des valeurs des semi-conducteurs approche un niveau exceptionnel de 70 % sur un an, tandis que les fortes attentes de croissance future sont déjà intégrées dans les cours. La vigueur du cycle haussier précédent contribue à expliquer l’ampleur de la correction qui a suivi.
Plus important encore, le contexte fondamental reste favorable. Les grands fournisseurs de cloud continuent de relever leurs investissements prévus dans les infrastructures d’IA et indiquent que la demande en puissance de calcul dépasse l’offre disponible. Leurs carnets de commandes se renforcent ainsi, soutenus par des engagements clients significatifs. Les résultats récents des hyperscalers ont globalement confirmé cette tendance. Les estimations du consensus tablent désormais sur des investissements d’environ 750 milliards de dollars en 2026 et de plus de 950 milliards de dollars en 2027.
Un argument souvent avancé est que la baisse des coûts, conformément au fameux paradoxe de Jevons — initialement appliqué à l’efficacité des machines à vapeur, et non à l’IA —, peut rendre de nouvelles applications économiquement viables et favoriser une utilisation plus fréquente et plus complexe de l’IA. La demande totale en puissance de calcul peut ainsi augmenter, malgré les gains d’efficacité. Si les économies de coûts et les gains de productivité liés à l’IA se révèlent supérieurs aux coûts de déploiement de la technologie, les entreprises auront une incitation claire à l’utiliser plus largement. Une adoption croissante renforcerait la demande en puissance de calcul, soutiendrait le rendement des investissements des hyperscalers dans les centres de données et contribuerait, à son tour, à maintenir les dépenses en puces et autres infrastructures d’IA.
Dans ce contexte, l’offre de puces de pointe et de produits de mémoire devrait probablement rester particulièrement limitée pendant encore un certain temps. Les barrières technologiques élevées à l’entrée et la concentration des structures de marché soutiennent en outre le pouvoir de fixation des prix et les marges du secteur. Les perspectives de bénéfices des entreprises de semi-conducteurs reflètent ces conditions favorables. Depuis le début de l’année, les analystes ont relevé de plus de 40 points de pourcentage leurs prévisions de croissance des bénéfices en 2026 pour les entreprises de semi-conducteurs du S&P 500. Le consensus anticipe un quasi-doublement des bénéfices du secteur cette année, suivi d’une croissance des bénéfices d’environ 58 % en 2027 et de 22 % en 2028. Même si la croissance des bénéfices devrait donc finalement ralentir à partir de niveaux exceptionnellement élevés, les résultats publiés jusqu’à présent au cours de la saison des résultats du deuxième trimestre 2026 ont confirmé l’image d’une demande toujours soutenue. Ils suggèrent également un potentiel de révision à la hausse des estimations actuelles du consensus.
La baisse des cours des actions, combinée à la hausse des prévisions de bénéfices, a nettement réduit les valorisations des entreprises de semi-conducteurs du S&P 500. Le rapport cours/bénéfice basé sur les bénéfices attendus pour les douze prochains mois est tombé à environ 19x, proche du bas de la fourchette observée ces dernières années (voir graphique 2). Les actions pourraient même sembler valorisées de manière attractive au regard des prévisions de bénéfices à plus long terme. En résumé, les cours intègrent déjà la prudence des investisseurs quant à la durabilité de la croissance, tandis que les anticipations des analystes continuent de tabler sur un environnement fondamental favorable.
Graphique 2 : Les valorisations se rapprochent à nouveau de celles du marché dans son ensemble (rapport cours/bénéfice basé sur les prévisions de bénéfices pour les douze prochains mois)
Ratio cours/bénéfices sur base des bénéfices attendus au cours des douze prochains mois
Nous pensons que la hausse attendue de la demande et des investissements devrait, à terme, l’emporter sur les préoccupations actuelles. Les grands fournisseurs de cloud continuent de développer leurs infrastructures d’IA, tandis que l’adoption plus large de l’IA, la demande récurrente de remplacement et les barrières technologiques élevées à l’entrée devraient continuer de soutenir la demande dans l’ensemble de la chaîne de valeur des semi-conducteurs. Si ces moteurs restent intacts, l’écart actuel entre les cours des actions et les prévisions de bénéfices devrait se réduire avec le temps.
Cela ne signifie toutefois pas que la reprise sera linéaire. Les prévisions de bénéfices actuelles dépendent de la poursuite des investissements dans les infrastructures et d’une adoption plus large de l’IA. Le sentiment des investisseurs restera donc sensible aux changements dans les plans d’investissement des grands fournisseurs de cloud et à toute preuve supplémentaire démontrant que l’IA peut générer des revenus suffisants et des gains de productivité mesurables. Les attentes devant probablement rester élevées pendant plusieurs années, de nouvelles informations pourraient encore provoquer d’importantes fluctuations des cours.
Dans l’ensemble, nous restons constructifs à l’égard de toute la chaîne de valeur de l’IA, y compris les semi-conducteurs. Le récent repli a tempéré une partie de l’enthousiasme antérieur du marché, sans qu’une détérioration comparable de la demande, des investissements ou des prévisions de bénéfices ne soit observée. À mesure que les entreprises identifieront des gains de productivité concrets liés à l’IA, l’adoption et les dépenses d’infrastructure devraient continuer d’augmenter. La volatilité1 restera probablement élevée, mais les fondamentaux qui soutiennent une demande durable en puissance de calcul demeurent intacts.
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1 La volatilité fait référence à l’ampleur et à la rapidité avec lesquelles le prix d’une action, d’une obligation, d’un fonds ou d’un indice évolue au fil du temps.
2 Le terme “fonds “ est l’appellation commune pour un Organisme de Placement collectif (OPC), qui peut exister sous le statut d'OPCVM (UCITS) ou d'OPCA (non–UCITS), et prendre diverses formes juridiques (SICAV, FCP etc). Un OPC peut comporter des compartiments. Les fonds sont sujets à risques. Ils peuvent évoluer à la hausse comme à la baisse et les investisseurs peuvent ne pas récupérer le montant de leur investissement.