Depuis des décennies, les États-Unis accumulent les déficits, tout en restant l’un des pays les plus riches au monde. Comment l’expliquer ? La réponse de l’économiste Knut Wicksell, revisitée à la lumière du contexte actuel, est étonnamment rassurante pour les investisseurs.
Sur le papier, la situation financière des États-Unis ne semble guère saine. Le pays affiche depuis des décennies un déficit de la balance courante, qui s’élevait à 1.120 milliards USD en 2025. Le budget fédéral est lui aussi dans le rouge chaque année depuis 2002, avec un déficit d’environ 1.800 milliards de dollars en 2025, soit 5,9% du PIB. À ne considérer que ces chiffres, on pourrait s’attendre à ce que les investisseurs se détournent du pays.
Or, c’est plutôt l’inverse qui semble se produire. Même si ce constat est devenu moins évident ces derniers mois, les investisseurs étrangers continuent d’acheter volontiers des actifs américains et les marchés financiers exercent peu de pression sur Washington pour qu’il remette radicalement de l’ordre dans ses finances. Comment l’expliquer ? Par la position internationale unique des États-Unis et, de plus en plus, par la rentabilité exceptionnelle des entreprises américaines.
Pour comprendre la situation actuelle, il faut d’abord revenir brièvement sur le passé. Depuis les accords de Bretton Woods conclus en 1944, la monnaie américaine occupe une place centrale dans le commerce mondial. Un an plus tard, le président Roosevelt et le roi saoudien Ibn Saoud ont en outre scellé un partenariat de grande portée : les États-Unis apporteraient des garanties de sécurité, tandis que le pétrole serait facturé en dollars. Comme la quasi-totalité des matières premières étaient négociées en dollars, chaque pays devait détenir des réserves dans cette monnaie. Les banques centrales ont donc accumulé des obligations d’État américaines considérées comme des actifs de réserve sûrs.
Ce rôle central a conféré aux États-Unis un privilège unique : le pays pouvait emprunter à moindre coût que le reste du monde. Cet avantage n’est toutefois pas inattaquable. La part du dollar dans les réserves mondiales de change diminue progressivement et l’essor de la Chine érode la puissance géopolitique américaine.
Pour comprendre pourquoi les investisseurs continuent malgré tout d’affluer, il faut se tourner vers l’économiste suédois Knut Wicksell. En 1898, celui-ci a introduit le concept de taux d’intérêt naturel : le niveau des taux d’intérêt réels qui met l’épargne et l’investissement en équilibre. Lorsque le taux du marché est inférieur à ce taux naturel, l’emprunt devient moins coûteux et l’investissement plus attrayant. Cent vingt-huit ans plus tard, l’analyse de Wicksell demeure d’actualité : elle aide à comprendre comment une économie peut investir et consommer pendant des années sans devoir immédiatement en payer le prix.
Pendant des décennies, le taux d’intérêt sans risque américain a effectivement été inférieur au taux naturel, précisément grâce à l’afflux abondant de capitaux étrangers. Cet écart, appelé « écart de Wicksell », s’est toutefois réduit ces dernières années. Est-ce la fin de l’avantage américain ? Pas dans l’immédiat. Aujourd’hui, la comparaison pertinente n’est plus celle entre le taux naturel et le taux du marché, mais celle entre le taux naturel et le rendement des fonds propres des entreprises américaines.
Et, à cet égard, le tableau est impressionnant. Au cours des vingt dernières années, les entreprises américaines cotées en Bourse ont affiché un rendement des fonds propres compris entre 13 et 18%, contre 8 à 12% dans la zone euro et seulement 5 à 10% au Japon1. Le moteur de cette différence ? Le secteur technologique, porté notamment par la position dominante des États-Unis dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA). On pourrait donc affirmer qu’aujourd’hui, les déficits américains sont en réalité financés par le secteur technologique. Selon certaines analyses, les rendements élevés peuvent en outre faire office de tampon : même si le taux naturel augmente quelque peu ou si la rentabilité diminue légèrement, l’écart reste suffisamment important pour attirer les capitaux.
Cela ne signifie toutefois pas que les États-Unis ont carte blanche. Ces derniers mois, les marchés obligataires ont clairement manifesté leur mécontentement. En août, la dette publique américaine a franchi pour la première fois le seuil des 40.000 milliards de dollars2, précisément à un moment où les investisseurs exigent un rendement plus élevé pour continuer à la financer. Les inquiétudes budgétaires, la persistance de l’inflation et une vague d’émissions d'obligations d’entreprises destinées à financer les investissements dans l’IA ont fait grimper la prime de terme, c’est-à-dire la rémunération supplémentaire exigée par les investisseurs pour détenir des titres de dette américains à long terme. En bref, les marchés ne sont pas toujours pleinement rassurés. Le fait que le scénario de fond reste intact ne signifie pas que le parcours sera sans heurts.
Washington s’inquiète lui aussi régulièrement de ces déficits. Une série de mesures politiques visent à y remédier. Les droits de douane sont les plus avancés : ils génèrent des recettes douanières supplémentaires, mais ce sont surtout les entreprises et les consommateurs américains qui en supportent le coût, et non les exportateurs étrangers. Il est en outre permis de douter qu’ils puissent améliorer durablement la balance commerciale. Les études consacrées à la guerre commerciale de 2018 entre les États-Unis et la Chine avaient déjà montré que les droits de douane entraînaient principalement une hausse des prix à l’importation.
Les projets visant à affaiblir le dollar semblent eux aussi écartés pour l’instant. Une dépréciation durable rendrait en effet les actifs libellés en dollars moins attrayants, ce qui obligerait les États-Unis à offrir des taux d’intérêt plus élevés. Le « Pennsylvania Plan » entend, pour sa part, encourager les ménages et les institutions américains à acheter davantage de titres de dette publique de leur propre pays. Quant au GENIUS Act de 2025, il ancre la domination du dollar dans l’univers des stablecoins, dont 98% sont liés à la monnaie américaine3. Reste à savoir si toutes ces mesures produiront les résultats escomptés.
À ce jour, la conclusion est relativement positive. Tant que les entreprises américaines, grâce à leur productivité élevée et à leur avance technologique, offriront un rendement largement supérieur au taux naturel, les capitaux continueront d’affluer vers les États-Unis. Ces flux permettent de financer les déficits et rendent, dans le même temps, un affaiblissement marqué du dollar plus difficile. La pérennité de cette situation dépendra toutefois de la rentabilité future des entreprises et de l’évolution de la politique budgétaire américaine. Quoi qu’il en soit, les déficits américains ne sont pas seulement le signe d’un pays qui vit au-dessus de ses moyens.
À l’heure actuelle, ils reflètent tout autant la confiance des investisseurs du monde entier dans la capacité des États-Unis à continuer de surperformer le reste du monde.
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17 septembre 2026
1 Source : LSEG Datastream, Deutsche Bank AG. Données au 3 juillet 2026
2 Source : département du Trésor des États-Unis. Données au 27 août 2026.
3 Source : https://www.congress.gov/bill/119th-congress/senate-bill/1582