À l’heure où les marchés d’actions affichent de solides performances et où l’intelligence artificielle (IA) domine les discours sur l’investissement, il peut sembler paradoxal que les marchés obligataires retiennent peut-être davantage encore l’attention. Pourtant, ce phénomène ne se limite pas à un seul pays : il s’inscrit dans une tendance mondiale.
À court terme, nous identifions surtout des opportunités parmi les obligations à échéance courte ou moyenne, alors que les craintes d’une politique monétaire restrictive prolongée semblent atteindre un sommet. Parallèlement, les obligations à long terme méritent également l’attention aux niveaux de rendement actuels, en particulier pour les investisseurs disposant d’une plus grande tolérance au risque et d’un horizon de placement plus long.
Le point de départ le plus évident est le plus grand marché d’obligations d’État au monde : celui des Bons du Trésor américain. Le taux à deux ans oscille autour de 4,9%, soit 118 points de base (pb) de plus qu’au début de l’année. Le taux à dix ans est supérieur à 5,2%, en hausse de plus de 100 pb, tandis que le taux à trente ans dépasse 5,5%, soit près de 75 pb de plus qu’au début de l’année.Cette hausse des taux ne s’explique pas par une cause unique. Elle résulte plutôt d’une conjonction exceptionnelle de facteurs monétaires, structurels et budgétaires, dont la plupart ne disparaîtront pas à court terme.
Pour mieux comprendre ce mouvement, il est utile de considérer les taux nominaux comme la somme des anticipations d’inflation (points morts d’inflation) et des taux réels. Compte tenu de la hausse des prix de l’énergie depuis le début du conflit avec l’Iran, on pourrait penser que l’augmentation des anticipations d’inflation constitue la principale cause de la progression des taux nominaux. Or, ce n’est pas le cas. Les points morts d’inflation n’expliquent qu’environ un septième de la hausse des taux. L’essentiel se joue au niveau des taux réels.
La première explication, et la plus évidente, réside dans le changement spectaculaire des anticipations relatives à la politique de taux américaine. Fin février, les marchés estimaient que le taux effectif des fonds fédéraux, ou taux directeur, s’établirait autour de 2,9% en juin 2027. Aujourd’hui, cette anticipation se rapproche de 4,8%. Cela représente une réévaluation d’environ 190 pb, soit plus de sept hausses de taux de 25 pb chacune. La hausse relativement limitée des anticipations d’inflation indique en outre que les investisseurs continuent de faire confiance à la capacité de la Réserve fédérale (Fed) à maîtriser les pressions sur les prix. Le taux à deux ans, en particulier, a été fortement influencé par cette révision de la trajectoire attendue des taux directeurs.
L’intelligence artificielle joue également un rôle important. L’essor de l’IA et la forte croissance des bénéfices ont attiré les capitaux vers les actions américaines, qui concurrencent ainsi directement les obligations. Parallèlement, les entreprises financent de plus en plus leurs investissements massifs dans l’IA sur le marché obligataire. Ces obligations d’entreprise de qualité à long terme offrent souvent aux investisseurs institutionnels un rendement intéressant par rapport aux obligations d’État américaines. En outre, le creusement des déficits budgétaires et l’augmentation rapide de la dette publique continuent de peser sur le sentiment des investisseurs. Les informations selon lesquelles la dette américaine approche les 40.000 milliards de dollars ont encore accentué ces préoccupations.
Selon les estimations du Congressional Budget Office, les dépenses budgétaires américains atteindront près de 7% du PIB au cours de la prochaine décennie, ce qui impliquera davantage d’émissions d’obligations d’État. Une faillite de l’État paraît peu probable, mais les investisseurs exigent bien à l’avance une prime de risque plus élevée lorsque la dette continue de croître sans plan crédible pour la stabiliser.
Plus important encore : l’usage qui est fait de cet argent. Les déficits budgétaires stimulent la croissance et la demande dans une économie qui progressait encore récemment de plus de 6,5% en rythme annualisé. Les dépenses publiques supplémentaires alimentent donc les pressions inflationnistes. Les investisseurs tiennent ainsi compte non seulement d’une offre obligataire plus abondante, mais aussi d’une économie caractérisée par un marché du travail tendu, une consommation solide et un rôle central dans la vague mondiale d’investissements dans l’IA.
Nos prévisions de 4,0% pour le taux à deux ans, 4,5% pour le taux à dix ans et 5,1% pour le taux à trente ans reflètent notre anticipation que la Fed adoptera finalement une position légèrement plus accommodante que celle actuellement intégrée par les marchés. Elles ne signifient toutefois pas que les pressions structurelles sous-jacentes sur les taux disparaîtront.
De ce côté-ci de l’Atlantique, les mouvements de taux en Allemagne sont eux aussi remarquables. Le taux allemand à deux ans dépasse désormais 3,3%, soit plus de 120 pb de plus qu’au début de l’année. Le taux à dix ans a progressé au-delà de 3,6%, en hausse d’environ 75 pb, tandis que le taux à trente ans oscille autour de 3,9%, soit près de 40 pb de plus qu’au début de l’année.
Une partie de cette hausse s’explique par les évolutions internationales, mais des facteurs propres à l’Europe et à l’Allemagne entrent également en jeu.
L’énergie constitue le premier facteur. Même si le prix du pétrole n’a pas atteint les niveaux extrêmes initialement redoutés, il reste historiquement élevé. Plus préoccupante encore est la situation sur le marché du gaz naturel, devenu le talon d’Achille de la politique européenne. Alors que les États-Unis ont largement évité ce problème, bien que le gaz naturel représente environ 40% de leur production d’électricité, l’Europe demeure particulièrement vulnérable. Les États-Unis sont autosuffisants sur le plan énergétique, tandis que l’Europe doit importer environ 88% de son gaz naturel.
Le gaz naturel liquéfié (GNL) représente désormais environ 45% des importations européennes de gaz et est ainsi devenu une source d’énergie marginale essentielle. Bien que les prix du gaz soient aujourd’hui nettement inférieurs aux sommets atteints après l’invasion russe de l’Ukraine, ils restent encore environ 180% plus élevés cette année.
Ces prix élevés de l’énergie alimentent les craintes inflationnistes, tandis que la poursuite du conflit au Moyen-Orient assombrit les perspectives et ajoute une prime de risque supplémentaire aux taux. La dépendance de l’Europe à l’égard des importations d’énergie explique aussi pourquoi les anticipations d’inflation jouent un rôle relativement plus important dans la hausse des taux allemands à court terme. Les investisseurs estiment en effet que la hausse des prix de l’énergie se traduira par des pressions inflationnistes persistantes au cours des prochaines années, ce qui rend surtout les échéances courtes plus sensibles.
Sur la partie longue de la courbe des taux, ce sont surtout les taux réels qui ont alimenté la hausse. À cet égard, l’économie allemande mérite elle aussi d’être soulignée. Sa croissance ne semble peut-être pas spectaculaire, mais elle s’est montrée remarquablement résiliente face aux difficultés énergétiques et d’approvisionnement auxquelles l’Allemagne a été confrontée ces dernières années. Plusieurs indicateurs de confiance et d’activité se sont en outre améliorés, tandis que les mesures budgétaires continuent de soutenir l’économie.
Dans l’ensemble, les données économiques ont mieux résisté que ne l’anticipait le marché. Il convient également de noter que, si l’on considère la croissance économique nominale comme une forme de niveau d’équilibre des taux, les taux allemands actuels ne semblent ni particulièrement élevés ni atypiques.
Sur le plan budgétaire, il y a peu de nouveautés : les mesures de soutien à l’économie découlent surtout de politiques antérieures et sont déjà largement intégrées dans les cours. En revanche, les investisseurs réévaluent progressivement le statut d’exception, de moins en moins marqué, des Bunds allemands.
Durant la période d’assouplissement quantitatif, la Banque centrale européenne (BCE) a acheté massivement des obligations d’État allemandes. L’offre s’en est trouvée raréfiée, ce qui a rendu les Bunds particulièrement attrayants en tant que garanties sûres et a maintenu leurs rendements à des niveaux artificiellement bas.
Aujourd’hui, la situation a changé. L’offre de Bunds est largement suffisante et la BCE n’agit plus comme un acheteur majeur. Grâce à leur notation AAA, les obligations d’État allemandes restent une valeur refuge au sein de la zone euro, mais leur statut d’exception est moins prononcé qu’auparavant.
Les investisseurs exigent dès lors des rendements plus élevés non seulement en raison des perspectives d’inflation et de croissance, mais aussi parce que les Bunds sont désormais moins rares. Ce facteur intervient surtout pour les obligations à long terme, où la prime de terme joue un rôle important.
La politique monétaire a elle aussi récemment poussé les taux à la hausse. Alors que les anticipations d’inflation augmentent et que la croissance économique reste résiliente, la BCE voit moins de raisons d’abaisser encore ses taux. Depuis le début du conflit avec l’Iran à la fin février, les anticipations concernant la trajectoire des taux ont donc été sensiblement revues à la hausse. Nous pensons toutefois que les tensions sur les marchés de l’énergie s’atténueront progressivement au cours des douze prochains mois. Cela devrait apaiser les inquiétudes liées à l’inflation et réduire les pressions haussières sur les taux.
Nous partons dès lors du principe que la BCE maintiendra son taux directeur inchangé jusqu’en septembre de l’année prochaine. Comme les marchés anticipent actuellement une trajectoire de taux plus stricte que la nôtre, une partie des pressions haussières devrait se dissiper. Dans ce scénario, nous voyons le rendement du Bund allemand revenir à environ 2,6% pour l’échéance à deux ans, 3,1% pour celle à dix ans et 3,7% pour celle à trente ans.
La France reste le maillon faible de la zone euro. L’écart de taux avec l’Allemagne se situe à son plus haut niveau depuis la crise européenne de la dette, tandis que les déficits budgétaires élevés et l’incertitude politique entretiennent la pression. Bien qu’une grande partie des mauvaises nouvelles soit déjà intégrée dans les cours, les investisseurs examineront de près chaque plan budgétaire au cours des prochaines années. Une baisse durable de la prime de risque française semble donc peu probable.
L’Italie reste sensible aux chocs sur les prix de l’énergie, mais sa situation budgétaire s’est nettement améliorée. Le déficit semble à nouveau respecter les normes européennes, ce qui renforce sa crédibilité. Parallèlement, le programme européen pour la reprise et la résilience arrive à son terme, ce qui soulève la question de savoir si l’économie pourra générer suffisamment de croissance sans ce soutien. Grâce à une discipline budgétaire accrue et à des perspectives de notation favorables, nous pensons que l’écart de taux avec l’Allemagne pourrait encore se réduire.
L’économie espagnole affiche de meilleures performances que la plupart des pays de la zone euro et combine cette croissance avec une baisse du déficit budgétaire et du taux d’endettement. Les écarts de taux avec l’Allemagne restent ainsi relativement limités. Les divisions politiques et la disparition du soutien européen constituent certes des risques, mais, pour l’instant, la solidité des fondamentaux économiques l’emporte.
Depuis le début de 2026, les taux japonais ont nettement augmenté sur l’ensemble de la courbe. Le taux des obligations d’État japonaises à deux ans a progressé d’environ 77 pb pour atteindre 1,95%, tandis que le taux à dix ans a gagné quelque 98 pb, à 3,05%. Ces deux niveaux sont les plus élevés depuis plusieurs décennies.
La normalisation de la politique de la Banque du Japon (BoJ) a poussé les taux à la hausse. Outre une inflation persistante, la réduction des achats d’obligations par la banque centrale, l’augmentation des primes de terme et une politique budgétaire expansionniste jouent également un rôle.
Nous pensons que les pressions inflationnistes sous-jacentes resteront fortes en raison de la hausse des salaires et de la répercussion continue des coûts plus élevés. Bien que la croissance puisse temporairement ralentir sous l’effet de la hausse des prix de l’énergie, l’augmentation des revenus, le soutien budgétaire et la progression des investissements des entreprises devraient continuer à soutenir l’économie. La BoJ disposerait ainsi d’une marge de manœuvre pour poursuivre la normalisation de sa politique.
Sur la partie longue de la courbe des taux, la réduction des achats maintient une pression haussière sur les taux. La dette japonaise reste toutefois gérable grâce à une croissance nominale saine, à une solide base d’investisseurs domestiques et à un budget quasiment à l’équilibre avant charges d’intérêts.
Une politique budgétaire plus expansionniste demeure le principal risque haussier. Nous pensons néanmoins que les investisseurs domestiques et étrangers absorberont en grande partie l’offre supplémentaire d’obligations. Les taux japonais devraient donc rester élevés, mais une nouvelle forte hausse paraît moins probable.
Nous tablons sur une hausse du taux à deux ans vers 2,0% d’ici septembre 2027, tandis que le taux à dix ans devrait se stabiliser autour de 3,0%. La courbe des taux s’en trouverait légèrement aplatie.
Nous anticipons par ailleurs encore deux hausses de taux de la BoJ, ce qui porterait le taux directeur à 1,75% d’ici la fin du troisième trimestre 2027.
Depuis quelque temps déjà, nous estimons que les taux resteront plus élevés plus longtemps. Leur récente progression reflète surtout le relèvement des anticipations concernant la politique de taux des banques centrales, conjugué à une croissance économique résiliente et à l’augmentation des déficits budgétaires. L’intensification des émissions d’obligations d’État exerce en outre une pression haussière supplémentaire sur les rendements, tandis que les investisseurs exigent une rémunération plus élevée pour détenir des obligations à long terme. Bien que ces facteurs structurels maintiennent probablement les taux à un niveau relativement élevé plus longtemps, une partie de la récente hausse pourrait progressivement s’atténuer. Pour les investisseurs obligataires, cela pourrait offrir des perspectives intéressantes.
Tous les chiffres sont issus de données Bloomberg au 28 septembre 2026.
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18 septembre 2026
17 septembre 2026
1 Le terme « fonds » est l’appellation commune pour un Organisme de Placement collectif (OPC), qui peut exister sous le statut d'OPCVM (UCITS) ou d'OPCA (non–UCITS), et prendre diverses formes juridiques (SICAV , FCP etc). Un OPC peut comporter des compartiments. Les fonds sont sujets à risques. Ils peuvent évoluer à la hausse comme à la baisse et les investisseurs peuvent ne pas récupérer le montant de leur investissement.