En résumé

  • Pour le professeur émérite Paul De Grauwe, l'Europe est promise à un avenir radieux, pour autant qu'elle s'unifie en un seul grand pays.
  • Selon lui, le Brexit devrait favoriser l'intégration européenne.
  • Quant à la Chine, il dit que « Le monde ne doit pas craindre les impressionnants investissements chinois à l'étranger. »

Un entretien à bâtons rompus avec le professeur Paul De Grauwe sur l'avenir de l'Europe, l'euro et le protectionnisme.

Dans la zone euro, nous avons une monnaie unique, mais pas de véritable politique unique. Les tensions sont importantes. Ne serait-il pas préférable de revenir au franc, au florin et au mark?

« Nous avons créé une monnaie commune, mais c’est une monnaie sans nation. Et une monnaie sans pays ne peut pas durer, c’est du moins ce que l’histoire nous a appris. Nous sommes donc condamnés à faire un choix. Si nous voulons conserver l’euro, l’intégration politique devra aller plus loin. L’Europe doit devenir un grand pays. Une entité avec un gouvernement européen, un budget européen, une législation fiscale européenne, etc. Une entité qui fonctionne donc comme un État fédéral avec un processus décisionnel démocratique ; les États-Unis d’Europe, en quelque sorte. Sinon, l’euro est condamné à mort. »

Pensez-vous qu’il soit réaliste de dépouiller encore un peu plus les pays européens de leur pouvoir pour nous diriger vers une grande Europe unifiée?

« Je pense qu’une ‘stratégie des petits pas’ peut fonctionner. L’intégration de l’Europe a débuté il y a plus de 50 ans, et a progressé par étapes pendant toutes ces années. Les décideurs politiques doivent désormais oser poursuivre le mouvement. Mais ils doivent aussi affirmer clairement qu’ils ont l’ambition de parvenir dans 50 ans à une UE unifiée. »

Une semaine avant le référendum sur le Brexit, vous avez déclaré qu’un retrait de la Grande-Bretagne serait une bonne chose. Êtes-vous toujours de cet avis?

« Absolument. Les initiatives visant une intégration plus poussée de l’UE ont désormais plus de chances d’aboutir. Les Britanniques ont toujours eu une attitude ambivalente à l’égard de l’Europe. Au début, ils ne voulaient pas en entendre parler. Une fois le succès au rendez-vous, ils ont quand même voulu monter à bord dans les années 70. Pas pour renforcer l’Union, mais pour l’affaiblir. Avec leur stratégie de ‘diviser pour mieux régner’, les Britanniques ont considérablement entravé les progrès. »

« La séparation ouvrira la voie à une plus grande intégration européenne. Cela représentera bien entendu une perte économique pour l’UE - tout dépendra de la façon dont les relations commerciales seront organisées - mais elle sera plus que compensée par les possibilités de poursuivre l’intégration. Attention : je dis que l’intégration sera nettement facilitée, mais cela ne veut pas dire qu’elle sera aisée. J’estime que l’Union européenne doit être une ‘Union de la Bonne Volonté’. Quel est l’intérêt d’une collaboration si divers membres l’estiment inutile? »

Quand on observe les marchés, il semble que le Brexit soit un non-événement pour les investisseurs. Si l'on excepte la dégringolade de la livre…

« Après le choc du référendum, les investisseurs ont, semble-t-il, digéré et intégré le Brexit. Sur le continent, nous avons le sentiment que les conséquences économiques seront modérées. À juste titre. Les dégâts seront beaucoup plus tangibles pour l’économie britannique. »

« La combinaison entre le réflexe grégaire et l'insuffisance des provisions pour risques externes rend les marchés financiers instables », avez-vous écrit il y a quelques années. Aujourd’hui, il règne sur les bourses un climat optimiste alors que le niveau des dettes bat des records. Sentez-vous l’orage approcher?

« Tôt ou tard, dans un cycle boursier, on rencontre une période d’excès et d’optimisme effréné. Mais nous ne sommes pas dans une telle période, comme celle qui a précédé la crise financière de 2008. On voit parfois apparaître des bulles ici et là, mais je ne pense pas que nous devions craindre un effondrement dans les prochaines années. Pour l’instant, je passe de bonnes nuits. »

Actuellement, les marchés n’ont pas confiance en la BCE. Comment voyez-vous évoluer la politique de la BCE en matière de taux d’intérêt?

« Les taux d’intérêt repartiront tôt ou tard à la hausse, c’est inévitable. Et il n’y a rien de mal à cela, tant que cela se passe dans un climat de croissance et d’inflation à la hausse. Conserver un taux d’intérêt nul alors que l’économie connaît une croissance de 2% et que l’inflation est à 2%, ce n’est pas tenable. »

« Je pense que la BCE diminuera ses achats d’obligations l’année prochaine. Les taux augmenteront donc assurément. Mais cela ne se fera pas sans heurts. La BCE possède presque un quart de toutes les obligations d’État de la zone euro. Ce soulagement budgétaire pour les pouvoirs publics nationaux va donc cesser progressivement. Avec l’augmentation des taux d’intérêt, la pression sur les budgets nationaux s’accentuera. Pour la BCE, il conviendra donc de maintenir le bon équilibre et le bon tempo. »

Évoquons maintenant l'actualité d'outre-Atlantique... Faut-il vraiment tenir compte du slogan America First?

« Renégociation des accords commerciaux, taxation des importations, rapatriement des fonds des entreprises américaines... je pense que ‘quelque chose’ va changer, mais pas autant que Trump voudrait le croire. Prenez par exemple la métallurgie. Trump veut taxer plus lourdement l’acier chinois, mais cela veut dire que les entreprises américaines spécialisées dans le traitement de l’acier devront payer plus pour leur matière première. Et cela influencera négativement leur compétitivité. Ce que vous gagnez avec le protectionnisme, vous le perdez ailleurs. Je pense que des interventions trop drastiques ne seront pas acceptées par le Congrès américain. »

Alors que les États-Unis affichent des symptômes de protectionnisme, la Chine pompe de plus en plus de fonds dans les investissements étrangers. Ne se dirige-t-on pas vers un ‘clash’ commercial à terme?

« Le commerce n’est pas un ‘zero sum game’ (lorsqu'un joueur gagne, les autres perdent nécessairement un montant équivalent). Pour le pouvoir économique, c’est toutefois le cas : si un acteur monte en puissance, un autre en perdra. Si un clash doit se produire entre les États-Unis et la Chine, ce sera donc un clash politique, pas commercial. Chacun trouve en effet son intérêt dans le commerce. Le commerce est justement le facteur qui réduit les chances de voir se produire un clash militaire. »

« Nous ne devons pas avoir peur du fait que la Chine investisse fortement à l’étranger. La Chine souhaite en effet protéger ces investissements coûteux et fait tout pour les conserver. Un clash aurait des conséquences néfastes pour le pays. Laissons donc les Chinois investir en masse partout, comme l’ont fait les Américains après la Seconde Guerre mondiale. Le commerce international n’est pas un danger. Au contraire des fous qui arrivent au pouvoir. »

Paul De Grauwe

  • Né à Uccle en 1946
  • Professor à la London School of Economics
  • Professeur émérite à la K.U. Leuven
  • Il a étudié l’économie à la K.U. Leuven et obtenu un doctorat à la Johns Hopkins University de Baltimore.
  • Il a notamment travaillé pour le FMI, le Centre for European Policy Studies et la BCE. Il était membre du groupe ­consultatif économique de José Manuel Barroso (ancien président de la Commission européenne).
  • Il a été professeur invité dans les universités de Michigan, ­Tilburg, Kiel, Saarbrücken, Berlin, Amsterdam et la Wharton School.
  • Il a reçu le titre de docteur honoris causa de la part des universités de Maastricht, Saint-Gall, Gênes et Valence et de l’école finlandaise Turku School of Economics and Business Administration.
  • Il est rédacteur pour des périodiques économiques et écrit régulièrement des éditoriaux pour De Morgen. Il est l’auteur de plusieurs livres.

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